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Mai 2015...
— Bonsoir. Puis-je lire le titre de votre roman ?
Je me tourne vers la personne qui me parle et tombe sur le visage souriant d'une jeune femme d'une vingtaine d'années environ. Elle est impeccablement vêtue d'un tailleur de couleur grise dont la chemise en flanelle blanche se marie agréablement avec l'ébène de sa peau. Des bijoux parent son poignet qui fait un geste vers mon roman alors que je le tends vers elle.
— Oh ! Cette femme a une plume truculente. J'ai adoré son style, dit-elle.
— Je la découvre tout juste. J'ai acheté le roman sur un coup de tête au kiosque à journaux tout à l'heure. Je me suis laissée tenter car la couverture m'a paru singulière.
— J'imagine. Vous voir avec ce livre en main me fait penser à cet autre livre que lisait ma sœur : Latitudes Féminines d'Essie Kelly, une Ivoirienne.
— Je ne l'ai jamais lu. Mais vous semblez en savoir long sur la littérature africaine...
La jeune femme sourit et me dit :
— Je lis car j'ai du temps. Je lis parce que c'est une passion. Les femmes seules lisent beaucoup, d'après ce que dit mon beau-frère. Laissez-moi me présenter. Je suis Cathia. Je suis Congolaise. Je vis à Brazzaville. Et vous ?
— Je suis Lynelle et je vis ici à Libreville.
— Où allez-vous Lynelle ? Sans vouloir vous paraître indiscrète, bien sûr. Il se trouve que c'est la première fois que je viens au Gabon. J'y ai passé 10 jours sans avoir vraiment le temps de visiter la ville ou de me faire des amis. J’étais très très occupée.
— Votre visage me dit quelque chose. N'étiez-vous pas dans la délégation congolaise pour l'African Press Forum ? Je suis attachée de presse à l'ambassade des USA. Mon vol de ce soir doit me mener à Lomé.
— À la bonne heure ! Je suis attachée culturelle à la CEEAC en mission ici justement pour ce forum dont vous parliez. Et devinez où doit me mener ce vol pour lequel je suis là ?
— La belle coïncidence ! Je suppose que nous allons toutes deux vers Lomé participer à ce fameux Forum African Women Empowerment. J'adore l'idée de ne pas être la seule jeune femme convaincue qu'une femme africaine est capable de tout. Je vous ai entendue en aparté lors du forum. Je n'ai pas osé m'approcher mais j'ai bien senti que vous parliez pour convaincre et non pas simplement pour étaler votre bagage intellectuel.
— Merci. J'étudie la question de l'autonomisation de la femme africaine depuis quelque temps. Mes positions parfois sont jugées trop audacieuses et dérangeantes pour certains de mes collègues. Mais vu que l'on me donne souvent la parole, je ne vais sûrement pas cracher sur l’opportunité de parler, me répond-elle d'un sourire malicieux.
Très vite le courant passe. Elle tourne quelques pages de mon roman en faisant des commentaires puis, au moment où elle s’apprête à me poser une question, un monsieur arrive et lance avec la rage dans la voix :
— Vous voilà donc ! Dites-moi, où avez-vous appris à conduire ? Dans la brousse, je suppose ! Je vous signale qu'ici nous sommes en ville et que rouler à 40 à l'heure, même les grand-mères ne s'y risqueraient pas. Nous sommes à Libreville bon Dieu ! Un peu plus et je sortais de mon véhicule pour pousser votre voiture et la laisser sur le trottoir. Vous devriez marcher au lieu d'emmerder le monde sur la voie express...
Cathia se lève alors et au lieu de s'énerver et d'envoyer cet énergumène au diable, elle sourit et lui dit :
— Je vous dois des excuses, monsieur. J'avoue que ma sœur Natasha a abusé en allant si lentement. La pauvre est enceinte de 8 mois. Elle n'a pas eu d'autre choix que de m'accompagner à l'aéroport. Mon chauffeur a eu la mauvaise idée de s'envoyer de nombreux verres de vin de palme. Vous auriez vu son état que vous auriez compris que je ne pouvais faire autrement.
— Votre sœur et vous n'êtes que des emmerdeuses ! Je vous signale que l'enregistrement de mon vol pour Douala est clos. Dites-moi comment je fais, moi, pour y être demain matin pour ma réunion d'affaires ?
— Comment faire ? Je ne sais pas, moi. Peut-être devriez-vous apprendre à être ponctuel. Si l'on vous demande d'être à l'aéroport deux heures avant l'embarquement, c'est bien pour éviter ce genre de désagrément. Je vous achète une montre si vous le souhaitez !
— Mais quelle connasse alors ! Je perds mon temps à parler à une imbécile. Il vaudrait mieux que j'aille au bureau passer des coups de fil au lieu de perdre mon temps ici. Les femmes au volant, il n'y a rien de pire pour la santé mentale d'un homme.
— Espèce de goujat ! Et votre mère dans tout ça ?
— Laissez ma mère où elle se trouve. Elle a toujours eu l'intelligence de se faire conduire par un chauffeur quand elle était enceinte. Votre sœur et vous êtes à classer dans la catégorie des emmerdeuses !
Là, je vois Cathia se rapprocher dangereusement de cet homme, grand au port altier, rasé de près et dont le physique trahit son addiction à la salle de sport. Avant même qu'il ne s'en rende compte, elle lui envoie un coup en plein ventre en usant de son sac comme une arme.
— La salope ! crie le type.