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Avant que tout bascule
Six mois plus tôt, Aïcha ignorait encore que certaines journées ordinaires pouvaient être les dernières journées d’une vie que l’on croyait connaître. Ce matin-là, Dakar s’était réveillée sous un soleil éclatant. Dans la petite cour familiale, le parfum du café Touba se mélangeait à celui des beignets que sa mère venait de faire frire. Les voix des voisins montaient déjà dans la rue, accompagnées du bruit des voitures et des klaxons. Aïcha descendit les escaliers en attachant ses cheveux afro devant le petit miroir accroché au mur.
— Aïcha ! Tu vas encore partir sans manger ?
Elle sourit.
— Maman, je suis déjà en retard.
— Tu es toujours en retard quand il s’agit de manger.
— C’est parce que tu cuisines trop bien.
Sa mère leva les yeux au ciel avant de lui tendre une assiette.
— Assieds-toi cinq minutes.
Aïcha obéit.
Elle adorait ces moments-là. Les matins simples, les discussions sans importance, les petites disputes avec sa mère. Ces instants qui semblaient tellement banals qu’on ne prenait jamais la peine de les garder dans sa mémoire.
Elle attrapa un beignet.
— J’ai un exposé aujourd’hui.
— Encore ?
— Maman, je suis à l’université.
— Et alors ? À mon époque, on étudiait aussi.
Aïcha éclata de rire.
— À ton époque, Internet n’existait même pas.
— Et pourtant, j’ai réussi à t’élever.
— Touché.
Sa mère sourit.
Puis son regard changea légèrement.
— Tu rentres à quelle heure ce soir ?
Aïcha haussa les épaules.
— Je ne sais pas encore. Peut-être vers vingt heures.
— Pas trop tard.
— Promis.
Elle embrassa sa mère sur la joue avant de sortir. Sur le chemin de l’université Aïcha avait cette sensation étrange que quelque chose de beau l’attendait. Elle avait vingt et un ans, elle voulait voyager, écrire et devenir journaliste. Un jour, elle rêvait même de présenter son propre programme à la télévision. Elle croyait profondément que sa vie lui appartenait et elle avait raison, elle ne savait simplement pas encore que certaines personnes passeraient leur temps à essayer de lui faire croire le contraire. À l’université, Mariama l’attendait devant l’amphithéâtre.
— Enfin !
— Je suis là, non ?
— Tu as cinq minutes de retard.
— Cinq minutes, ce n’est pas du retard. C’est une entrée remarquée.
Mariama éclata de rire.
— Toi, un jour, tu vas me tuer.
— Mais tu m’aimes.
— Malheureusement.
Elles entrèrent ensemble.
Le cours commença quelques minutes plus tard.
Aïcha sortit son cahier et commença à prendre des notes. Elle aimait ces moments où son esprit était entièrement concentré sur quelque chose. Pour elle, étudier n’était pas seulement une obligation c’était une porte de sortie, elle voulait pouvoir choisir sa vie, ne dépendre de personne pour Pouvoir aider sa mère et surtout, elle voulait prouver à ceux qui avaient douté d’elle qu’ils avaient eu tort.
À la pause, Mariama s’approcha d’elle.
— Tu fais quoi ce soir ?
— Je dois travailler sur mon projet.
— Toujours ton projet ?
— Oui.
— Aïcha, tu sais qu’on peut aussi sortir de temps en temps ?
— Je sortirai quand je serai riche.
— Donc jamais ?
Aïcha lui lança un regard faussement offensé.
— Tu manques de respect à mon futur.
— Ton futur a besoin de vacances.
Elles rirent toutes les deux.
Puis Mariama devint soudain plus sérieuse.
— Tu as parlé au responsable du projet ?
— Oui. Il m’a dit qu’il pouvait m’aider.
— Il t’aide comment ?
— Il m’a proposé de me mettre en contact avec certaines personnes.
— Fais attention quand même.
Aïcha fronça les sourcils.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je ne sais pas. J’ai juste une mauvaise impression.
— Mariama…
— Je suis sérieuse.
Aïcha sourit.
— Tu as toujours une mauvaise impression.
— Parce que j’ai souvent raison.
— C’est faux.
— On verra.
Aïcha secoua la tête.
Elles reprirent leurs cours. La journée passa rapidement.
Entre les cours, les discussions, les plaisanteries et les projets d’avenir, Aïcha oublia complètement l’heure. À dix-huit heures trente, son téléphone vibra.
Maman : Tu rentres bientôt ?
Aïcha regarda l’heure, elle devait encore passer quelque part avant de rentrer.
Elle répondit :
Oui maman. Ne t’inquiète pas.
Puis elle rangea son téléphone.
Quelques secondes plus tard, il vibra encore.
Un nouveau message.
Cette fois, le nom affiché à l’écran la fit réfléchir.
M. Diarra.
C’était l’homme qui supervisait une partie de son projet universitaire.
Elle ouvrit le message.
« Bonsoir Aïcha. J’espère que tu vas bien. J’aimerais te parler de ton projet. J’ai peut-être une opportunité intéressante pour toi. Si tu es disponible ce soir, passe me voir. »
Aïcha relut le message, une opportunité c’était exactement ce qu’elle cherchait. Elle regarda autour d’elle le campus commençait déjà à se vider. Elle hésita quelques secondes, puis répondit :
« Bonsoir monsieur. D’accord je peux passer. »
La réponse arriva presque immédiatement.
« Parfait. À tout à l’heure. »
Aïcha rangea son téléphone, elle prit son sac et se dirigea vers la sortie, elle aurait pu rentrer directement chez elle, elle aurait pu appeler sa mère, elle aurait pu demander à Mariama de l’accompagner mais elle ne fit rien de tout cela parce qu’elle faisait confiance à cet homme parce qu’il était respecté. Parce que les adultes lui avaient toujours appris qu’il fallait savoir saisir les opportunités lorsqu’elles se présentaient et parce qu’à vingt et un ans, Aïcha croyait encore que le danger avait toujours un visage inquiétant. Elle ne savait pas qu’il pouvait porter une chemise impeccable, parler calmement et être accueilli avec respect partout où il allait. Elle ne savait pas que certaines personnes construisaient leur réputation précisément pour que personne ne doute jamais d’elles.
En sortant de l’université, Aïcha envoya un dernier message à sa mère.
« Je vais passer quelque part avant de rentrer. Je serai là un peu plus tard. »
Sa mère répondit presque immédiatement.
« D’accord ma fille. Fais attention à toi. »
Aïcha sourit en lisant le message.
Puis elle monta dans un taxi.
Pendant quelques secondes, elle regarda Dakar défiler derrière la vitre, les lampadaires commençaient à s’allumer, les rues devenaient plus animées, des familles rentraient chez elles, des couples marchaient côte à côte et des enfants jouaient encore devant les maisons.
La ville continuait était vivante et Aïcha aussi. Du moins, elle le croyait. Elle posa sa tête contre la vitre et ferma les yeux, elle pensa à son avenir, à toutes les opportunités qui s’offrirait à elle si le projet aboutissait, à son diplôme, à sa mère, à la journaliste qu’elle voulait devenir, à cette vie qu’elle imaginait depuis des années.
Puis son téléphone vibra une nouvelle fois.
M. Diarra : « Je t’attends. »
Aïcha regarda le message.
Elle répondit simplement :
« J’arrive. »
Et sans le savoir, elle venait de faire quelques kilomètres en direction de la nuit qui allait bouleverser toute son existence.