Chargement en cours...
©Lilly Rose AGNOURET
Septembre 2016
Avertissement de contenu : Ce texte aborde le sujet de l'inceste. Il s'inscrit dans une démarche de sensibilisation et d'information, et n'a aucunement pour but de choquer.
« Votre fessier est fort appétissant. Il fut une époque où je vous aurais d'entrée de jeu séduite. Vous a t-on dit que vous avez des yeux magnifiques ? »
Technique d'approche aussi vieille que le monde. D'habitude je souris ou hausse simplement les épaules. Là, je me lève subrepticement et change de place. Ce n'est pas possible. Se faire reluquer le fessier par une femme comme moi ! Où va le monde ? Je veux dire mon monde. J'en ai vécu des choses dans ma petite vie mais là...C'est trop.
Je m'installe 100 mètres plus loin, bien décidée à terminer mon roman dans la paix. Je déteste ces longues attentes dans les aéroports. Je déteste encore plus le fait que cette attente soit longue car mon avion a un souci technique à régler.
Je reprends ma lecture où j'en étais et me laisse captiver et emporter loin de toute l'agitation qu'il y a autour de moi. Il est 19h ce dimanche 25 septembre. J'ai pris l'avion en provenance de Franceville et suis arrivée à Libreville il y a 2 heures maintenant. J'ai effectué les procédures d'embarquement pour la destination de Dakar et après une quarantaine de minute à attendre en salle de départ, l'on nous annonce une avarie sur notre avion. C'est ben ma veine ça ! Cela fait 5 ans que je travaille pour ma boîte. Pour une fois que la direction regarde vers moi et décide que je suis assez digne de confiance pour représenter la boîte à ce colloque d'experts comptables à Dakar, il faut que l'avion fasse des siennes. Bien, lisons ! Inutile de se prendre la tête.
Je croise de nouveau mes jambes et replonge dans ce roman que j'ai piqué dans la bibliothèque de ma meilleure amie lors de mon séjour à Libreville le week-end dernier. Le temps que Naomie se rende compte que ce roman avait disparu, j'étais déjà dans l'avion retour à destination de Mvengué. Elle m'a appelé pour me supplier de ne pas écorner son livre, de le traiter comme je le ferais avec mes cheveux. Quand on me connaît, on sait quelle attention particulière j'accorde à mes cheveux. Donc, mon amie Naomie voulait dire par là qu'il y a un trésor dans ce livre. Elle est comme ça cette amoureuse des mots. Elle ne vous menace que si un livre en vaut réellement la peine. Et depuis que j'ai ce roman dans les mains, je comprends mieux ses menaces. Donc, me voilà replongée dans le lecture de L'INNOCENTE. C'est tiré d'une histoire vraie, parait-il.
« Vous pouvez plonger la tête entière dans ce roman, jamais vous n'écrirez aussi bien ! », me fait la même voix que tout à l'heure.
Je lève la tête et remarque cette jeune femme qui prend place à mes côtés comme si je l'y avais invitée. Suis-je bête ! Nous sommes dans un espace public.
« Primo, je déteste parler aux inconnus ! Secondo, je déteste être interrompue en plein lecture. »
« Je m'appelle Adina Laure. Et je peux vous raconter toute l'histoire de ce roman vu que j'ai suivi la chroniqueuse sur Facebook dès ses débuts. Donc, arrêtez de jouer à la pimbêche et faîtes-moi plutôt de la place ! »
Elle n'attend pas que je l'invite à s’asseoir et installe son corps frêle à mes côtés. Puis, elle se tourne vers moi et me murmure dans l'oreille :
« Mme Merey Apinda, j'ai l'histoire qui vous fera connaître dans le monde entier. J'ai lu dans une de vos nombreuses interviews que vous lisiez Stephen King. N'avez-vous pas envie de rayonner au même titre que lui ? »
Tiens donc ! Voilà que l'on me confond avec une certaine je ne sais qui.
« Je ne suis pas celle que vous croyez et je n'ai pas l'intention de continuer cette conversation. »
« Vous feriez mieux de m'écouter sinon, je vous déballe ligne après ligne les déboires familiaux et les s »vices et difficultés vécues par Enora, le personnage principal de votre roman. Elle en arrive à la résilience. Comment est-ce seulement possible, moi qui aie tué un homme dans la nuit ? »
Tout mon corps réagit instinctivement à cette révélation et je me lève de là et me dresse comme un roc. Je prends mon sac à main et commence ma transhumance vers un autre endroit. Mais cet aéroport offre tellement peu de possibilités de repli, que je me retrouve simplement à quelques mètres de mon assaillante qui bientôt revient à la charge.
« Madame Merey Apinda, inutile de me fuir. Je prends le même vol que vous, tout à l'heure. Je pourrai vous trousser dans les hôtels chic de Dakar. Vu comment vous faites la belle, je parie que vous ne descendrez pas n'importe où. Alors, soit vous m'écoutez maintenant, soit je vous embête dans l'avion. Vous devriez arrêtez de faire la difficile. C'est bien gentil d'écrire pour les enfants et tout, cela je vous le concède. Mais là, je m'apprête à vous apporter sur un plateau, l'histoire qui boostera votre carrière d'écrivain. Et si elle ne vous intéresse pas, vous n'aurez qu'à la raconter à vos amis, là. Hallnaut Engouang ou Muetse-Destinée Mboga. Je suis sûre qu'eux ne cracheraient sur cette opportunité. »
Je regarde la personne qui parle et je dirai que j'ai affaire à une folle habillée. Elle est de taille moyenne, peau métisse, de long cheveux noirs aux mèches ondulés lui tombent dans le dos. Son visage est fort angélique pour quelqu'un qui parle avec autant d'aigreur dans la voix. De nouveau, j'ai envie de rétablir la vérité.
« Je ne suis pas madame Merey je ne sais qui. Je me prénomme Vanessa. Je suis une simple analyste financière en voyage d'affaires. Voulez-vous que je vous montre ma carte professionnelle ? »
« Inutile, vu que je sais que vous mentez. Je sais tout de vous, vous savez. J'ai fait des recherches pour savoir qui pourrait le mieux immortaliser mon histoire. Au départ, je comptais prendre attache avec une de ces grandes plumes africaines dont tout le monde parle à la télévision en France. Et je me suis demandé si elles auraient assez de sensibilité pour rendre mon histoire. Oui, c'est bien le mot : sensibilité. Vous savez en faire preuve dans vos romans pour enfant ; j'ai eu de petites larmes en lisant votre roman GARDE LE SOURIRE. »
Je reste là et écoute cette folle. Si moi Vanessa Okoughé je savais écrire, cela se saurait. Je sortirais très vite un livre et irais voir mon père pour lui dire quel être exceptionnel je suis. Il me trouve tellement quelconque, qu'aucun homme jusqu'à présent ne m'a trouvé extraordinaire. Quand votre papa oublie de vous mettre en valeur aucun autre homme n'y arrive, semble t-il.
« Je me nomme Vanessa Okoughé. Je suis célibataire, sans enfant. J'ai une maison pleine de disques que je collectionne depuis des années. C'est cela mon dada, la musique. Je chante à mes heures perdues. Si j'écrivais, croyez-moi, je ne tiendrais pas le livre d'une autre dans la main à cet instant. J'aurais mon roman à moi et le lirais histoire de me faire remarquer et attirer le regard des autres passagers sur mon nom en couverture du livre. »
Elle sourit et dit :
« Je vous ai repéré dès mon arrivée. Je ne risque pas d'oublier votre visage vu comment mon professeur de français au lycée Léon Mba ne tarissait pas d'éloges à votre égard. Vous devriez me donner votre numéro, de sorte que je puisse vous mettre en relation. »
Entendant cela, je sors un bout de papier et note mon numéro et mon nom : Vanessa Okouaghé, célibataire, 32 ans, à la recherche de l'amour depuis que celui ci s'est taillé de ma vie il y a 3 ans.
Je lui tends le bout de papier et lui dit :
« Vous me rendriez une fière service en remettant ce numéro à votre professeur. J'ai besoin d'un homme dans mon lit. »
« Et pas dans votre vie ? », demande t-elle.
« Non ! Il boufferait toute mon énergie pour rien et irait en épouser une autre. J'en ai juste besoin de 21h à 6h du matin. Le reste du temps, j'ai ma vie, mon travail, mes délires. Tout le monde sait que les hommes, il n'y a bien qu'au lit qu'on puisse les faire taire ! Le reste du temps, ils sont tellement assommants qu'on aurait envie de se flinguer. Pourquoi croyez-vous qu'ils dorment chez leurs maîtresses ? C'est pour leur donner le meilleur de leur temps alors qu'ils ont emmerdé leur épouse pendant toute la journée. », dis-je.
Elle me regarde et me dit :
« Tout va bien dans votre tête Merey Apinda ? Je le dis parce que je crois que vous êtes plus dingue que moi. Je comprends mieux pour quoi vous écrivez. Cela vous sert d'exutoire, n'est ce pas ? »
« Je ne suis pas écrivain. Je ne sais même pas qui est cette Merey machin chose dont vous me parler. Et si dans deux minutes vous ne m'avez pas encore dit ce que vous attendez de moi, je vous assure que vous aurez ma mort sur la conscience car j'irai me noyer en enfonçant ma tête dans la cuvette des WC. Merde, que me voulez-vous ? »
« On se calme et on respire ; écoutez, nous faisons un deal. Je vous déballe mon affaire, si vous vous sentez incapable d'écrire un roman sur cette histoire. Racontez-la à un de vos amis écrivains. Tenez, vous n'aurez qu'à la raconter à cet auteur béninois que j'ai vu la dernière fois à la télévision sur Canal+. Florent Couao-Zoti ; oui, il fait du polar. Tout a fait ce qu'il me faut. »
Elle va me raconter une histoire triste qui se termine par un meurtre et je dois croire que tout est normal et que quelqu'un qui a tué un homme est capable d'être aussi bien vêtue, jolie, parfumée et prête à s'envoler pour le soleil de Dakar. Tout ça, sans souci !? Où va le monde ?