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Dans la cour du lycée d’État Nelson Mandela, la récréation de dix heures résonnait d’un brouhaha familier : rires éclatants, froissement des uniformes bleus et blancs, et le roulement lointain du trafic de l’avenue. Sous le grand manguier qui ombrageait le bâtiment des classes de Première, Ishola restait en retrait, adossé contre le tronc rugueux. Un cahier d’exercices posé sur les genoux, il semblait concentré sur ses révisions. En réalité, il écoutait.
Pour Ishola, le monde n’était pas fait de bruits informes, mais d'une partition permanente. Il possédait ce don rare et mystérieux : l'oreille absolue. La sonnerie stridente du lycée était un la légèrement trop aigu ; le choc de la cuillère sur une boîte de jus en carton, un do parfait ; le balayage cadencé du vent dans les feuilles, un murmure en sol mineur. Sans qu’on ne lui ait jamais appris le solfège, il était capable de reproduire n’importe quelle mélodie entendue une seule fois, que ce soit sur le vieux piano droit poussiéreux de la salle de musique du lycée ou sur une guitare acoustique aux cordes usées.
À quelques mètres de là, Neyma riait avec ses camarades de classe. Même au milieu de la foule des lycéens, il était difficile de ne pas la remarquer. Fille d’un avocat gabonais rigoureux et d’une enseignante d’anglais française aux manières élégantes, Neyma incarnait cette aisance naturelle propre aux enfants grandis dans la lumière et le confort des hauts de Gué-Gué. Chez elle, les étagères débordaient de romans bilingues, les soirées s’accompagnaient de musique classique ou de jazz, et l’avenir s’envisageait comme une suite logique de grandes études à l’étranger.
Le monde d’Ishola, lui, s’enracinait dans une réalité bien différente, celle des quartiers populaires de Libreville. Son père, artisan menuisier originaire du Nigeria, passait ses journées dans un atelier à ciel ouvert, noyé sous la sciure de bois d'okoumé et l’odeur âpre du vernis, à raboter les planches pour fabriquer des meubles sur mesure. Sa mère, une Gabonaise au cœur vaillant, enchaînait les ménages dans les villas résidentielles pour s’assurer que les cahiers et les tenues scolaires d’Ishola soient toujours irréprochables. De ce foyer modeste mais pétri de dignité, Ishola avait hérité d'une politesse exemplaire, d'une grande retenue et d'une détermination sans faille.
Ce jour-là, la cloche sonna la fin de la pause — une note cuivrée qui fit sursauter la cour. En se redressant pour ranger ses affaires, Ishola laissa glisser un stylo qui roula au pied du banc. Neyma, qui passait par là, s’arrêta pour le ramasser.
— Tiens, Ishola, dit-elle en lui tendant l’objet, un sourire chaleureux aux lèvres. Toujours plongé dans tes pensées ?
— Merci, Neyma, répondit-il timidement en croisant son regard. Je… j’écoutais juste.
Neyma fronça légèrement les sourcils, amusée.
— Tu écoutais quoi ? Il n’y a que le bruit de la cour et des voitures dehors.
Ishola esquissa un fin sourire, balayant sa réserve habituelle.
— Tu vois le portail métallique qui claque au fond ? Il frappe exactement sur le même rythme que les pas du surveillant. Et quand tu ris, la note est presque la même que le premier accord du morceau que M. Ondo a joué lundi au piano.
Neyma le fixa, fascinée par cette sensibilité poétique qu'elle pressentait chez lui depuis le début de l'année scolaire. Comme si une étincelle venait de s'allumer entre leurs deux univers si éloignés, elle s’assit un instant à ses côtés, ignorant le flux des élèves qui regagnaient les salles de classe.
— Fais-moi entendre, dit-elle doucement.
Ishola hésita, puis sortit de son sac une petite guitare sèche que le professeur de musique lui prêtait parfois. Ses doigts agiles et précis se posèrent sur le manche. Sans une fausse note, il pinca trois cordes, capturant immédiatement l'atmosphère de la matinée : la tiédeur de l'air, la douceur du vent de Libreville et l’éclat du rire de Neyma.