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J’entendais sonner mon téléphone au loin ; je m’étais assoupie. Le temps de l’attraper et de répondre à l’appel, je n’avais pas pu voir le nom de la personne qui insistait et me tirait de ma somnolence.
— Allô ?
— Oui allô, Yessi ?
— Oui, c’est bien moi. Pourquoi me tires-tu de ma somnolence ?
— Hé maman, toi ce n’est presque pas possible de t’avoir ! Ça fait deux semaines que j’essaie de te joindre en vain, je désespérais déjà. Même sur WhatsApp tu ne réponds plus.
— Oh, excuse-moi ma chérie, vraiment désolée. « A fon gandjia ? », ajoutai-je comme pour demander si elle allait bien. Que puis-je faire pour ton plaisir ?
C’était Larissa, mon amie d’enfance. Son père était ambassadeur du Bénin au Gabon et nous avions fait la même école primaire à Libreville. On s’était perdues de vue au collège — je crois qu’ils avaient été affectés dans un autre pays — et c’est par hasard que nous nous sommes retrouvées au lycée, dans un internat à Ouidah. Ça a été un réel plaisir de voir un visage familier dans un pays lointain.
Nous sommes devenues inséparables jusqu’à l’obtention de notre bac. Après celui-ci, elle s'est envolée pour Londres et moi pour une ville de la dixième province du Gabon : la France. C’était vraiment la mort dans l’âme que j’avais accepté d’aller en France. Je rêvais de Londres, de parler la langue de Shakespeare et non celle de Molière, mais mon père avait mis en avant des raisons économiques : Londres coûtait trop cher pour sa poche. Larissa et moi avions continué à nous appeler et à nous tenir la jambe des heures durant en faisant exploser nos factures. Heureusement que la boîte électronique existait ; c’est elle qui nous venait en aide dans les moments de « dèche » intense. Nous avons toujours gardé le contact, promettant de ne plus jamais nous perdre de vue. Elle était passée me voir en 2010 à Bordeaux, juste avant que je ne décide de rentrer définitivement sur Libreville. Cela faisait donc bien six ans qu’on ne s’était plus vues. Facebook et WhatsApp nous avaient reconnectées et j’en étais reconnaissante à leurs inventeurs.
Je ne savais pas pourquoi elle m’appelait avec autant d’insistance. J’avais effectivement lu ses messages qui me demandaient de la rappeler, mais je n’avais jamais trouvé le temps de le faire, remettant toujours à plus tard sans jamais y parvenir. Je retombais dans le quotidien et, sans le faire exprès, j’occultais cette information de mon esprit. Ne me jugez pas : j’étais prise à courir derrière des clients potentiels afin d’étoffer mon portefeuille et m’assurer une montée exponentielle de mes commissions. Quand je rentrais chez moi, j’étais tellement éreintée que je m’endormais devant la télé sans savoir ce qui passait à l’écran. Ce n’était donc pas de la mauvaise foi, encore moins une façon de snober mes amies.
— Je te demande pardon ma chérie, trop prise par le boulot. Dis-moi tout.
— Oh, rien de spécial, ici tout va bien. J’ai quitté la France pour m’installer à Cotonou.
— Oui, tu me l’avais dit. Et les enfants ?
— Ils vont bien. Je ne vais pas trop prendre ton temps, j’avais une bonne nouvelle à t’annoncer : tu es attendue ici à la fin du mois d’octobre pour m’accompagner devant Monsieur le Maire. Me ferez-vous l’honneur d’être là ? Sans vous, ce mariage sera insipide.
— Awo ! Ne me fais pas pleurer. C’est vraiment un honneur, et on ne dit pas non à une telle proposition.
— De toute façon, « tu peux, tu ne peux pas… »
À l’unisson, nous avons terminé la phrase : « …tu vas pouvoir quand même ! »
Nous nous sommes rappelées nos fous rires quand notre maîtresse d’internat nous la sortait dans son fon impeccable. À l’heure de l'extinction des feux, lorsqu'on lui disait qu’on ne pouvait pas dormir après son « tchi » légendaire signifiant qu’elle demandait d’éteindre les lumières sans plus attendre, elle disait bien haut : « Vous voulez, vous ne voulez pas, vous allez vouloir ! » Et lorsqu’on pouffait, elle ajoutait : « Écan wé ! », une expression signifiant « c’est votre affaire ». Je m’en rappelais comme si c’était hier et je savais même encore la dire en fon malgré le temps.
— Seigneur ! Tu as réussi à convaincre Christian ?
— Eh, ça fait quinze ans que je l’attends ! On a déjà trois enfants je te signale, ce n’est pas trop tôt.
— Mauvaise langue ! Laisse mon beau-frère tranquille. Il va te faire taire le 29 octobre, tu vas voir.
— Je ne demande qu’à voir cela ! En tout cas tu es informée et attendue. Ton absence ne sera ni tolérée ni pardonnée. Prends tes dispositions, je t’attends à Cotonou.
— Ça marche, j’y serai sans faute. Par contre, je viendrai vraiment juste.
— C’est-à-dire ?
— La veille du mariage, je ne pourrai pas me libérer avant. La bonne nouvelle, c’est que je resterai quelques jours de plus après le mariage, histoire de taper les divers avec toi après toutes ces années.
— Bien ! Ne t’inquiète pas pour le logement, je m’en charge. On te demande juste de venir et d’être belle, c’est tout.
— Gros bisous ma chérie, et à dans trois mois. On reste connectées.
— C’est ça. Na wa (n’oublie pas).
— Promis, je n’oublierai pas.
Je suis restée avec le téléphone à l’oreille, rêveuse. Seule la tonalité en continu me rappelait que mon amie n’était plus au bout du fil. Elle se mariait…
En ce qui me concernait, le mariage était un rêve lointain. Après une relation libre de quatre ans avec ce fils à maman, cela faisait déjà deux ans que j’étais seule, sans chéri, personne pour passer sa main amoureusement dans mes cheveux, personne pour me faire frémir et froisser mes draps. Tout était toujours rangé. Je me tuais au travail depuis que j’avais surpris cet imbécile de Yohan sur mon lit avec sa meilleure amie. J’avais toujours vu d’un mauvais œil son amitié avec cette fille, Esther. Je l’entends encore me dire :
« Il n’y a rien entre elle et moi, on se connaît depuis nos onze ans ! On a fait nos quatre cents coups ensemble, elle a assisté à mon premier baiser, j’ai réglé ses problèmes de cœur… Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu vois en elle une rivale. Esther, c’est le meilleur copain que je n’ai pas. C’est mon autre sœur, celle à qui je dis tout et qui sait me conduire sur la bonne voie. Tu n’as vraiment rien à craindre d’elle, je ne la regarde même pas comme on regarderait une femme. Réveille-toi Yessi, on parle d’Esther, là ! Ma meilleure amie à qui ma mère a fait la guerre pendant notre adolescence jusqu’à ce qu’elle comprenne que c’était aussi mon copain, comme l’était Thérence. Ne va pas chercher des problèmes là où il n’y en a pas. »
Hum… Il n’y avait que lui qui n’avait pas du tout compris qu’à défaut de réussir à se glisser dans son lit, Esther avait accepté son amitié. À cause des filles comme cette Esther, je voyais aujourd’hui d’un mauvais œil les amitiés homme-femme. Cette pimbêche n’avait même pas fait semblant d’être offusquée ; elle ne s’était même pas cachée. Au contraire, avec son regard de pute satisfaite, elle m’avait regardée droit dans les yeux sans broncher. Ses yeux me disaient : « J’ai assez attendu, et aujourd’hui c’est ma victoire contre toi. » Belle-maman, qui ne voulait pas me voir même en peinture, serait bien contente : enfin une vraie femme de son milieu pour son fils, qui l'avait débarrassé de la fille de la brousse.
Bref, ce n’était pas la peine de penser à ceux-là. Chapitre clos.
J’étais célibataire et je l’assumais. Tout compte fait, ça me plaisait : pas de tracasseries, pas d’explications à donner à quelqu’un, ni de permissions à demander pour un voyage ou un déplacement. Je nourrissais toute seule mes toiles d’araignées, et tant pis si le plafond de mon vagin en était recouvert. C’est vrai que, quelquefois, le poids d’un mâle sur moi me manquait grave : ressentir les contractions de mon ventre et les vibrations de mon entrejambe n’était plus que fiction. Je ne savais d’ailleurs plus comment commençait un corps-à-corps, ni comment on séduisait un monsieur. Trop dur. Je préférais me tuer au travail.