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Le dossier était posé sur son bureau depuis vingt minutes avant qu'Awa n'ose l'ouvrir.
Pas parce qu'il avait l'air différent des autres. Une simple chemise cartonnée, l'estampille bleue d'Actys Construction sur la couverture, l'étiquette tapée à la machine : Chantier Riviera 2 — Révision contractuelle, clause de responsabilité limitée. Rien qui sortait de l'ordinaire pour une juriste junior qui passait ses journées à relire des clauses que personne d'autre ne lisait jamais.
Mais Maître Sanogo le lui avait remis en personne, ce matin-là, ce qui en soi n'était pas rien.
« Ce n'est pas un dossier qu'on confie à n'importe qui, Awa. » Il avait dit ça en la regardant un peu trop longtemps, comme s'il testait quelque chose. « Discrétion totale. Tu me le rends révisé avant vendredi. »
Elle avait hoché la tête, flattée malgré elle. Trois mois qu'elle travaillait chez Actys, trois mois à espérer qu'on remarque enfin qu'elle n'était pas là par hasard, qu'elle avait bossé plus dur que n'importe qui pour décrocher ce poste. Un dossier confidentiel confié directement par un associé senior, c'était le genre de signal qu'elle attendait.
Elle avait attendu la pause déjeuner pour l'ouvrir, seule dans son bureau, porte fermée.
Les premières pages ne racontaient rien d'inhabituel. Un chantier de tours résidentielles à la Riviera, un avenant contractuel pour limiter la responsabilité de l'entreprise en cas d'incident sur site — le genre de clause qu'on rédigeait presque en pilote automatique, calquée sur des modèles standards. Elle avait commencé à annoter, un stylo à la main, l'esprit déjà à moitié ailleurs, sur la liste de courses qu'elle ferait en sortant.
C'est en page huit qu'elle avait ralenti.
La clause faisait référence à un précédent. Une note de bas de page, en petits caractères, du genre qu'on ajoute pour se couvrir juridiquement sans vraiment vouloir que quelqu'un la lise :
« Cf. antécédent Chantier Zone Nord, sinistre du 14 mars 2011, dossier clos par accord amiable, réf. interne 2011-KN-004. »
Elle avait relu la ligne trois fois avant que son cerveau n'accepte de faire le lien.
2011-KN.
KN.
Koné.
Son cœur avait fait quelque chose qu'elle n'aurait pas su décrire — pas un raté, plutôt un temps d'arrêt complet, comme si tout son corps attendait une confirmation avant de paniquer pour de bon.
Elle s'était forcée à respirer, à se dire que KN pouvait désigner autre chose. Un nom de code de projet. Une abréviation administrative sans rapport. Abidjan comptait des milliers de Koné, ce n'était même pas rare comme nom.
Mais la date, elle, ne pouvait pas être une coïncidence.
14 mars 2011.
Elle connaissait cette date mieux que sa propre date de naissance. C'était celle qui figurait sur l'acte de décès qu'elle avait vu une seule fois, à douze ans, en fouillant dans les papiers de sa mère qu'elle n'avait pas le droit de toucher. Bakary Koné, décédé sur le lieu de son travail, chantier de construction, zone nord d'Abidjan.
Un accident, avait-on dit à la famille. Un échafaudage mal fixé. Personne n'avait vraiment cherché plus loin — sa mère avait signé les papiers qu'on lui avait présentés, encaissé la somme qu'on lui avait proposée, et avait interdit qu'on reparle jamais de cette histoire à la maison.
Awa avait grandi avec un silence à la place d'une explication.
Elle regarda à nouveau la note de bas de page, cherchant un moyen de se convaincre qu'elle se trompait. Mais plus elle relisait, plus les pièces s'assemblaient dans un ordre qui ne lui plaisait pas : le même type de chantier, la même entreprise, la même clause d'exonération de responsabilité — rédigée, à l'époque déjà, pour protéger Actys en cas d'accident sur un site où les normes de sécurité n'avaient visiblement pas été respectées.
Le dossier qu'on venait de lui confier à réviser n'était pas un simple avenant contractuel.
C'était la version 2026 du document qui avait permis à l'entreprise de se dédouaner de la mort de son père.
Elle referma la chemise cartonnée, les mains un peu moins fermes qu'elle ne l'aurait voulu, et regarda la porte de son bureau, fermée, comme si quelqu'un pouvait deviner à travers le bois ce qu'elle venait de comprendre.
Une question s'imposait, une seule, mais elle suffisait à lui retourner l'estomac :
Est-ce que Maître Sanogo lui avait confié ce dossier par hasard — ou est-ce qu'il savait exactement qui il mettait sur ce coup-là ?