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Dossiers de Sang & Justice
Tome 1
PREMIÈRE PARTIE — LE DOSSIER
Je ne sais plus vraiment quand tout a commencé.
Peut-être ce lundi de septembre, quand j’ai franchi la porte du cabinet Kouadio & Associés, la peur au ventre et le sourire forcé. Ou peut-être bien avant… le jour où mon père a cessé de respirer. J’avais neuf ans.
Ce matin-là, j’étais encore persuadé que ma vie suivrait un cours normal. Un stage d’avocat dans un grand cabinet du Plateau, quelques dossiers, un peu de fatigue, un peu d’orgueil. Rien de plus.
Mais rien n’a jamais été « normal » depuis la mort de Grégoire Kouassi. Mon père. Le « grand maître », comme l’appelaient les journaux. L’homme que tout Abidjan respectait, que certains craignaient, et dont je n’avais jamais réussi à égaler l’ombre.
J’avais promis de marcher sur ses traces. Deux semaines plus tôt, à la cérémonie de serment des jeunes avocats, le ministre de la Justice, Armand Zadi, m’avait serré la main devant tout le monde : « Tu as les yeux de ton père. Il serait fier de toi. » Ce jour-là, je croyais lui rendre hommage. En réalité, je m’avançais vers le mensonge le plus douloureux de ma vie.
L’air avait une odeur de pluie, et le ciel, lourd et gris, semblait me prévenir. J’y suis allé quand même. Costume repassé, dossier de candidature sous le bras. Si le cabinet m’avait pris, c’était grâce à Maître Henri Dago, le bâtonnier, un vieil ami de mon père, qui avait appuyé ma candidature « par fidélité à Grégoire ». Je ne m’étais pas demandé pourquoi.
Devant le grand immeuble vitré, je suis resté planté quelques secondes. Le panneau doré brillait encore, malgré la poussière. Mon père y avait fait ses débuts, avant de monter son propre cabinet. J’ai ressenti ce mélange d’admiration et de rancune qui me prenait chaque fois qu’on évoquait son nom.
À l’intérieur, l’air climatisé m’a frappé au visage. La réceptionniste ne leva pas les yeux de son écran.
— Bonjour, je viens pour mon premier jour de stage. Mickaël Kouassi.
Elle a enfin relevé la tête, et son regard s’est attardé sur moi un peu trop longtemps.
— Kouassi… Vous êtes le fils de… ?
— Oui.
Elle a hoché la tête lentement, comme si tout s’expliquait, puis m’a tendu un badge.
— Quatrième étage. Le bureau de Maître Kader vous attend.
Dans l’ascenseur, mon reflet m’a paru étranger. Le même visage que celui de mon père, disait-on, la même mâchoire, le même regard. Mais lui avait confiance. Moi, j’avais des doutes. Trop de doutes.
Au quatrième, un long couloir silencieux, tapissé de portraits d’avocats en robe noire. J’avais l’impression que leurs yeux me suivaient. Au fond, une plaque gravée : MAÎTRE KADER Y. — ASSOCIÉ PRINCIPAL.
— Entrez !
Un homme d’une cinquantaine d’années m’a observé quelques secondes derrière un bureau en acajou avant de se lever.
— Mickaël Kouassi, je suppose ? Le fils de feu Maître Grégoire Kouassi.
Il a marqué une pause, comme s’il pesait ce nom, puis m’a tendu la main avec un sourire à demi sincère.
— Ton père était un grand homme. Un homme de principes… parfois trop rigides pour ce métier. Tu es ici pour apprendre, Mickaël. Et crois-moi, ce que tu apprendras ici n’est pas toujours dans les livres de droit.
Il a sorti un dossier brun d’un tiroir.
— Ton premier dossier.
Le titre était écrit à la main : « Affaire K. – Litige familial ».
— C’est un dossier simple ?
— En apparence. Une affaire d’héritage entre deux frères. Rien de compliqué.
Il a souri.
— Mais ici, jeune homme, les apparences sont notre pire ennemi.
Je suis sorti avec ce poids nouveau dans les mains. Dans l’ascenseur, je l’ai rouvert machinalement. En haut d’une page, un nom a retenu mon attention. Un nom que je n’avais pas entendu depuis des années.
Adama Bah.
Mon cœur s’est figé. Cet homme avait été l’associé de mon père, avant que tout ne s’écroule. Je me souvenais de lui : grand, sec, la voix posée, mais les yeux fuyants. Il venait souvent à la maison quand j’étais enfant. Puis, un jour, plus personne n’avait prononcé son nom.
J’ai passé le reste de la journée à faire semblant de travailler.
Le soir, j’ai marché longtemps dans Abidjan, sous la pluie, avant de rentrer. Mon appartement m’a semblé plus vide que d’habitude. J’avais repeint moi-même les murs, quelques mois plus tôt : un blanc trop lisse, presque froid. Je m’étais juré de le rendre vivant, mais je n’avais jamais osé y accrocher quoi que ce soit. Ni photos, ni cadres. Comme si j’avais peur que le passé s’y invite.
J’ai posé le dossier sur la table basse. Puis je l’ai ouvert.
Une photo en noir et blanc. Deux hommes devant une maison. L’un d’eux, je l’ai reconnu immédiatement : mon père. À côté de lui, plus jeune, souriant à peine : Adama Bah.
Au dos, une annotation au stylo : « Propriété litigieuse — affaire classée, 2009. »
2009. L’année où mon père est mort.
J’ai refermé le dossier d’un geste brusque, incapable d’aller plus loin. Et j’ai murmuré, comme pour conjurer une peur que je ne comprenais pas encore :
— Papa… qu’est-ce que tu m’as laissé ?
Le silence m’a répondu. Un silence épais, presque vivant.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Je croyais simplement avoir commencé ma carrière.
En vérité, je venais d’ouvrir le premier dossier de ma propre vie.