Chargement en cours...
**** Shelby SABA ****
J’arrête pratiquement de respirer dès que j’entends ses pas s’approcher de ma porte. C’est comme ça tous les matins quand il descend pour se rendre au travail, et le soir quand il revient. Mes pires journées sont les week-ends, surtout quand il décide de les passer à la maison.
Dès que je l’entends scander le nom de son chauffeur, je pousse un soupir de soulagement et me détends. Je m’étire en ôtant ma couette moelleuse. Je descends du lit et me mets à genoux. Je remets ma situation entre les mains de Dieu une énième fois. J’allume mon téléphone à la fin de ma prière et le pose sur le lit avant de me rendre dans la salle de bain. J’en ressors quelques minutes plus tard, une serviette nouée à la poitrine et une autre enveloppant ma longue chevelure mouillée.
— Seigneur ! m’écrié-je presque en posant mes deux mains sur ma poitrine.
Comment est-il entré ? Je me demande intérieurement.
— Tu étais vraiment convaincue que je ne savais pas que tu vivais toujours dans cette maison ?
— Bonjour, papa.
— Finis de t’habiller et rejoins-moi en bas.
— Jeffrey…
— Tu te retournes. répond-il à ma mère avant même que cette dernière n’entre dans la pièce.
— Jeffrey, c’est moi qui l’ai contrainte à rester. Rien n’est de sa faute.
— T’ai-je posé une question ? Toi, je t’attends en bas, répète-t-il en sortant.
— Jeffrey, si tu renvoies ma fille de cette maison, je prends aussi mon sac.
— Tu veux que j’appelle une agence de déménagement pour aider ta fille et toi, ou bien nos employés peuvent venir à bout de la tâche ?
— Tu penses que je blague ?
— M’as-tu vu me marrer ?
J’entends mes parents se disputer en descendant les escaliers. Le bruit des escarpins de ma mère résonne sur le carrelage dans toute la maison. Je soupire et me laisse lourdement tomber sur le lit. Je prends quelques minutes pour faire le tour de ceux que je peux contacter et qui peuvent me venir en aide. Je saisis mon téléphone et compose le numéro de Carène. Elle décroche à la troisième sonnerie.
— Bonjour, Shelby.
— Carène, je peux venir passer quelques jours chez toi ?
— Le vieux a enfin découvert que tu vis toujours sous son toit ?
— Apparemment, tu avais raison. Il savait depuis le début que je n’étais pas partie, contrairement à ce que maman et moi pensions lui faire croire.
— La porte de ma maison t’est ouverte, petite sœur. Viens.
— Merci, Carène.
Je raccroche et commence à faire mes sacs.
**** Irène SABA ****
— Jeffrey, c’est mon bébé. Elle n’est pas aussi forte que ses aînés. Laisse-la rester avec nous, s’il te plaît.
— Elle apprendra à l’être dans la rue.
— Par pitié, chéri, ne fais pas ça. Elle ne s’en sortira pas. Cette aventure sera plus compliquée pour elle que pour ses aînés.
— Qui a dit que la vie était facile ? Femme, aie confiance en ta fille. Elle s’en sortira comme les autres.
— Mon amour, dis-je d’une voix douce en laissant échapper une larme.
— Tes pleurs ne me touchent guère, tu le sais au moins ? dit-il en abaissant ses lunettes d’un pouce pour me regarder droit dans les yeux.
— Jeffrey…
— Laisse-moi manger en paix, me rabroue-t-il en se concentrant sur son plat, m’ôtant toute envie de continuer à le raisonner.
Je le regarde manger avec ce calme olympien qui peut me faire perdre patience.
Après plus de trente-cinq ans de mariage, il m’est toujours impossible de le raisonner lorsqu’il s’agit de décisions radicales concernant nos enfants.
Chez SABA Jeffrey, il y a des règles. Tout le monde peut s’y dérober, sauf nos enfants, la chair de sa chair.
Tu as l’obligation d’obtenir ta licence avant 22 ans. Que tu l’aies ou non, il te met dehors à 22 ans. Tu te débrouilles pour trouver un travail qui te permettra de te prendre totalement en charge, tout en étant obligé de suivre des cours du soir pour ton Master ou tout autre diplôme supérieur dont il prend, lui, les frais en charge.
Ce n’est pas un choix : c’est une obligation.
Tu as l’interdiction de révéler à un recruteur que ton père est Jeffrey SABA. Malgré le rang social de mon mari et le fait que nous soyons très médiatisés, très peu de gens connaissent nos vrais enfants : seuls les membres de la famille vraiment proche sont au courant. Les étrangers eux, se comptent sur les doigts d’une main.
Après mon premier enfant, Jeffrey a fait venir ceux de ses frères et sœurs vivre avec nous. C’est seulement après la naissance de notre deuxième enfant qu’il m’a publiquement présentée comme son épouse.
Pour nos photos de famille, nos enfants sont mélangés avec leurs cousins et cousines. Tous habillés et traités de la même façon. Quand les journalistes curieux lui demandent lesquels sont ses enfants biologiques, il répond que la seule chose qui devrait les intéresser est sa vie publique, pas sa vie privée.
Quand la question est posée à nos enfants par des curieux trop insistants, ils répondent simplement : « Nous sommes de la famille SABA. » Jamais : « Nous sommes ses enfants. »
— Papa, j’ai besoin de bon d’essence pour mon véhicule.
— Va voir Kiki, répond-il à son neveu incapable, qui ne fait absolument rien de ses dix doigts et ne sait que demander de l’argent pour tout, à trente-trois ans passés.
— Bonjour maman, me lance-t-il en sortant du salon.
Je l’ignore. Son oncle me fixe.
— Tchip ! maugréé-je en me levant de table.
Je me demande encore aujourd’hui si cet homme aime nos enfants ou s’il les a aimés ne serait-ce qu’une fois. La seule phrase qu’il répète à ses fainéants de neveux et nièces est : « Je ne serai pas toujours là pour remplir vos comptes en banque. Travaillez et devenez indépendants. »
Sur les huit qui vivent avec nous depuis leur bas âge, un seul a trouvé un travail et a déménagé. Les sept autres se pavanent encore dans la maison, s’engraissent sans gêne. Ils sont tous plus âgés que mes trois enfants. Pourtant, mes enfants, eux, sont renvoyés dès qu’ils ont 22 ans.
**** Jeffrey SABA ****
— Papa, dit-elle d’une petite voix en entrant dans la salle à manger où je termine mon petit-déjeuner.
— Shelby SABA ?
— Oui, papa.
— Quel âge as-tu ?
— Vingt-quatre ans.
— Bien. À tes quinze ans, que t’ai-je dit le soir de ton anniversaire ?
— Que je devrais quitter ta maison à mes vingt-deux ans.
— Et pour ce faire ?
— Que je devrais me débrouiller pour obtenir ma licence et trouver un travail capable de couvrir mes charges financières.
— Et tu as l’obligation de… ?
— De continuer mes études en cours du soir.
— Bien. Où en es-tu ?
— Papa, s’il te plaît, Shelby ne poireaute pas à la maison comme tu le penses. Elle sort tous les jours pour déposer des dossiers et passer des entretiens. Je l’ai moimême accompagnée hier, intervient sa cousine en essayant de la défendre.
— Tu veux la suivre ?
— Euh… non, papa, répond-elle aussitôt.
— Shelby SABA ?
— Oui, papa.
— Contrairement à tes aînés, que j’ai mis dehors dès la fin de leur soirée d’anniversaire, je t’ai laissée vivre ici dix-huit mois de plus avant de te mettre à la porte. Mais ta mère t’a hébergée sous mon nez, pensant me berner, comme si tu étais réellement partie.
— Papa, je…
— Je te pardonne ce manque de respect, dis-je en l’interrompant. Maintenant, tu prends la porte devant moi. Vous pouvez l’aider avec ses sacs.
— Que personne ne touche aux affaires de ma fille ! tonne sa mère depuis le haut des escaliers.
— Kiki !!! hurle-t-elle, son cri me vrillant les tympans. Elle sait pourtant que je déteste qu’on hausse la voix en ma présence.
— Fais appel à ton second et montez les valises de Shelby dans ma voiture.
Elle prend la main de sa fille et sort. Elle qui était perchée sur des talons est maintenant en tennis. Cela ne présage rien de bon pour moi. J’aurai chaud pendant les prochaines semaines ou mois. Mais je ne m’inquiète pas. Elle finira par se calmer. Elle comprendra un jour que si je suis dur avec nos enfants, c’est pour leur bien.
— Papa ?
— Quoi encore ?
— J’ai fait d’énormes dépenses sur ma voiture. J’ai eu des allergies que je traite depuis des jours. Je fais des allers-retours à la pharmacie. Il y a aussi…
— Je te fais un virement tout à l’heure, dis-je pour couper court à ses fausses explications.
Je quitte la table et monte dans ma voiture.
— Oui, suivez-la comme son ombre. Si elle entre dans un trou, vous entrez aussi.
— D’accord, monsieur.
— Si jamais quelque chose arrive à mon bébé, mieux vaut pour vous vous pendre.
— Nous suivons leur voiture de près.
— Bien. Au moindre souci, appelez-moi.
— C’est entendu.
Click !
Je raccroche.
****Irène SABA ****
— Apparemment, tu avais déjà appelé Carène.
— Oui. J’espère que papa ne va pas menacer son mari pour qu’il me mette à la rue, comme il l’a fait quand elle s’était réfugiée chez Saraï après qu’il l’a mise dehors.
— Laisse-moi m’occuper de ton père.
— Maman ?
— Oui ?
— Sommes-nous vraiment les enfants biologiques de papa ?
— Quelle question ! Bien sûr que oui.
— Maman, dis-moi la vérité. Ce genre de choses finit toujours par se savoir, tu sais ? Si tu as été infidèle et que nous sommes les enfants d’un autre homme et que tu les lui as attribués, avoue-le-moi.
— Je me sens insultée !
— Désolée, maman. Je cherche juste une raison valable pour expliquer ou comprendre certaines choses.
— Je sais qu’il vous a toujours traités différemment. Mais crois-moi, ton père t’aime.
— Par pitié. Parle de tout sauf d’amour.
— Shelby, ton père t’aime.
— Aimer ? C’est ça que tu appelles aimer ? Toi et ton mari devriez revoir votre définition du mot “aimer”.
— Je comprends ce que tu peux ressentir.
— Non, tu ne comprends pas. Tu ne pourras jamais comprendre, dit-elle en essuyant ses larmes de frustration et de colère.
Le visage de mon bébé est tellement expressif. Toute ses émotions se lisent sur son visage.
**** Shelby SABA ****
Je ne comprends pas comment on peut prétendre aimer quelqu’un et le traiter comme notre père nous traite.
Je me souviens de la manière dont il a mis notre sœur aînée, Saraï, dehors à vingtdeux ans. J’étais encore trop petite pour comprendre, mais je la revois pleurer pendant qu’un garde la tirait hors de la maison, tandis que papa menaçait maman de la suivre si elle intervenait.
J’étais un peu plus grande quand il a fait la même chose avec Carène. Aujourd’hui, c’est mon tour, et je comprends enfin ce qu’elles ont pu ressentir.
On dit que je suis née avec une cuillère en or dans la bouche. Mais en réalité, j’ai grandi comme un enfant placé dans la maison de mon propre père.
Pendant que mes cousins, cousines, neveux et nièces reçoivent de lui des voitures pour leur anniversaire, moi, je roule avec les voitures de ma mère. Pendant qu’ils ont un compte bancaire que papa approvisionne chaque fin de mois, moi, je reçois une enveloppe tous les 31 du mois.
Mes sœurs et moi avons toujours reçu comme argent de poche la moitié de ce que les autres obtenaient. Nous avons toujours été frustrées par le traitement que notre père nous réservait. Il nous a toujours traitées différemment. Aucune faveur. Rien.
Cela a fini par détériorer nos rapports avec nos cousins et cousines, qui ne comprenaient pas cette différence de traitement.
Durant toute notre scolarité, si tu n’étais pas parmi les trois premières de ta classe, il te faisait travailler pendant toutes les vacances et prenait ton salaire, sous prétexte que tu devais lui rembourser ce qu’il avait dépensé pour ta scolarité dans l’année parce que tu n'as pas travaillé comme il faut.
**** Jeffrey SABA ****
Toutes les décisions que j’ai prises concernant mes enfants, que leur mère juge insensées ou trop dures, sont pour leur bien. J’aime mes filles plus que tout. Dieu ne m’a donné que des filles, et elles m’ont toujours rendu fier sur tous les plans. Mais ça, elles ne l’ont jamais entendu de ma bouche, et je ne l’ai jamais laissé paraître.
Aujourd’hui, les gens ne voient que ma richesse. Pourtant, j’ai trimé comme un malade pour faire respecter mon nom. Cette vie n’est pas facile et n’offre aucun cadeau aux paresseux.
Je dois préparer mes enfants à vivre le manque avant de connaître l’abondance.
Elles doivent apprendre à se battre seules.
Oui, je reconnais être très dur avec elles. Avant de les faire sortir de chez moi, je leur interdis de se présenter comme mes enfants. Elles doivent se débrouiller seules pour trouver du travail. Elles doivent comprendre ce qu’est la vraie vie. Elles doivent toucher du doigt ce que j’ai vécu, afin qu’elles puissent, plus tard, gérer l’héritage que je leur laisserai.
Je répète toujours à leurs cousins, cousines, neveux et nièces, même devant leurs parents, que je ne lèguerai mon héritage à aucun d’eux. Qu’ils profitent de mes avantages tant que je suis en vie. Le jour où je pousserai mon dernier souffle, ils devront tous quitter ma maison. Je le répète constamment. Le fait que je les traite mieux que mes propres enfants les aveugle parfois. Mais je ne manque jamais l’occasion de les remettre à leur place, surtout devant leurs parents. Personne ne viendra disputer l’héritage de mes enfants. Mais avant tout, elles doivent bâtir leur propre richesse.
Je fais toujours surveiller mes filles dès qu’elles quittent la maison. J’ai été plus sévère avec Saraï qu’avec les deux dernières. La preuve, la petite dernière a passé presque deux ans sous mon toit en complicité avec sa mère, me faisant croire qu’elle était partie. Mais je savais. Il est temps pour elle d’affronter la cruauté de cette vie, afin d’être capable de survivre dans cette jungle qu’est le monde.
Shelby est moins forte que ses sœurs. C’est pour ça que je l’ai laissée rester deux années de plus. Ma fille n’est pas paresseuse, mais elle manque de la force de caractère qu’avaient les deux aînées. Je la veux plus solide, plus affirmée. Une amazone comme ses sœurs. Qu’est-ce que je suis fier d’elles !
**** Carène SABA ****
Je regarde ma petite sœur bouillonner de colère contre notre père, et je souris. Si elle savait à quel point Saraï et moi sommes passées par là avant elle !
— Mieux vaut que tu calmes tes nerfs. Tu verras avec le temps, qu’il ne voulait que ton bien.
— Arrêtez de me sortir ce genre de phrase ! Cet homme ne me veut aucun bien et ne nous a jamais aimées. Ouvrez les yeux, bon sang !
— J’ai tenu exactement les mêmes propos que toi. Mais aujourd’hui, crois-moi, je le remercie secrètement de m’avoir mise dehors.
— Il me demande de me débrouiller pour trouver du boulot. Je le fais. Mais c’est le même qui me met des bâtons dans les roues. Quel père qui aime ses enfants agit comme ça ?
— Tu te fais du mauvais sang pour rien. Calme-toi et fais-moi le point de toutes les démarches que tu as déjà effectuées pour un stage ou pour un travail.
Je comprends la colère de ma petite sœur. Je me revois quelques années en arrière. Moi aussi, je tenais exactement le même discours il y a quelques années quand j'étais dans la même situation. J’ai jugé mon père, et je l’ai même détesté à un moment. Mais aujourd’hui, je le remercie pour la femme que je suis devenue grâce à lui. Dans ma quête de me venger et de lui prouver que je pouvais m’en sortir seule, j’ai accompli des choses incroyables dont je ne me serais jamais cru capable.
Elle finira par comprendre la technique du vieux pour nous pousser à éclore même si, clairement, ce n’est pas la meilleure méthode.
**** Irène SABA ****
— Prends soin d’elle pour moi, s’il te plaît.
— Ne t’inquiète pas, maman. Ta poussine est entre de bonnes mains.
— Au cas où Jeffrey appelle ton mari et lui demande de faire sortir ma fille, Carène, prends ton téléphone et appelle-moi.
— Maman, je n’aime pas cette colère et cette agressivité que tu dégages dans tes propos. Ce n’est pas la première fois que papa traite tes enfants différemment des autres.
— Seulement cette fois, nous allons régler ça autrement.
— Tu connais papa. Laisse couler.
— Cette fois-ci seulement, toute la famille SABA aura de mes nouvelles.
— Qu’est-ce que tu veux faire ?
— Vous ne tarderez pas à le savoir.
— Maman, reviens ici !
— J’ai des affaires urgentes à régler.
Je sors du salon sous son regard inquiet. C’est peut-être tard, mais Jeffrey va me sentir cette fois. Cette fois, c’est moi qui gagnerai cette bataille.
En tant que mère, on connaît toujours les capacités de chaque enfant face aux situations difficiles. Saraï et Carène sont totalement différentes de leur petite sœur.
Mon bébé ne supporte pas la pression. Elle ne survivra pas à la pression que son père s’apprête à lui mettre.
Si je me suis tue pour les deux premières, c’est parce qu’au fond de moi, je savais qu’elles relèveraient le défi, même si j’étais morte de peur à l’idée de les savoir hors de la maison, loin de moi.
Saraï a dû habiter chez ma sœur pendant des mois avant d’aller prendre un appartement. Il m’interdit de leur venir en aide financièrement. Mon mari est autoritaire. C’est sa décision qui passe.
Quand il a demandé à Shelby de quitter la maison après ses 22 ans, je l’ai empêchée de partir. Je l’ai fait héberger dans la chambre en face de la mienne. Elle est sur le même palier que notre chambre, à son père et moi. Comme ça, je me disais qu’il ne se douterait pas que je la cachais juste sous son nez. Je pensais l’avoir berné, mais non.
S’il n’interdisait pas aux potentiels recruteurs d’ignorer leurs dossiers, elles n’auraient pas à quitter la maison en pleurs, à chaque fois, avec le sentiment d’avoir le père le plus insensible qui soit.
Il les oblige à enchaîner de petits boulots pendant un moment, avant de donner l’ordre à une entreprise où elles ont postulé de les rappeler.
Je comprends qu’il veuille les forger à la dureté de la vie, comme il me le répète, mais il peut le faire autrement.
Ma fille est désormais hors de la maison. Aucun SABA ne vivra sous mon toit non plus. Ils sortent tous, ou alors c’est moi qui pars. Il m’a toujours interdit de travailler. Ce fut une guerre permanente entre nous.
Je n’ai jamais manqué de rien, j’ai des comptes en banque bien garnis, et je lui ai obéi au doigt et à l’œil. J’ai été incapable d’aider mes enfants financièrement quand elles étaient dans le besoin parce que leur père me l’avait interdit. Je n’ai jamais transgressé aucune de ses règles.
Mais cette fois, j’épaule mon bébé jusqu’à ce que son père décide enfin de lui donner le poste stable qu’elle mérite.
**** Carène SABA ****
— Ma chérie, aide-moi à lui trouver un boulot.
— Tout ce que j’ai sous la main, c’est un poste de cuisinière. Mais elle ne peut pas le faire.
— Pourquoi ? Tu sais bien qu’elle est bonne cuisinière.
— Mon patron est un maniaque de la propreté, contrairement à Shelby qui est brouillonne et vraiment désordonnée.
— C’est ton patron qui a besoin d’une cuisinière ou votre restaurant ?
— Le restaurant.
— Il n’est pas présent, d’après ce que tu m’as dit.
— Oui, c’est un homme occupé, mais il débarque à tout moment. Donner une place à ta sœur que je considère comme ma petite sœur d’ailleurs, pourrait me coûter mon poste.
— Elle va s’améliorer. Tu la connais.
— Honnêtement, je ne veux pas qu’il ait à redire sur mon travail. Tu sais que j’ai trimé pour obtenir cette promotion.
— Oui, je sais. Mais pour l’instant, elle a besoin d’un coup de main. Le vieux lui a fermé toutes les portes professionnelles, comme d’habitude.
— Je me demande souvent quel genre de père vous avez.
— Le meilleur au monde.
— Carrément !
— Elle doit lui prouver au plus vite qu’elle peut se débrouiller. Elle doit commencer à faire ses preuves. Tu sais toi-même que le vieux observe tout de loin.
— Je me demande comment tu fais pour prendre ses actes aussi positivement.
— Parce que je suis passée par là et que je comprends aujourd’hui les raisons de sa décision.
— Hummm…
— Tu lui offres le poste, s’il te plaît ? Juste pour un essai.
— Okay. Je verrai quoi faire.
— Merci, chérie.
— Mais tu lui expliques déjà les règles à suivre.
— Je le lui annonce ce soir.
— Elle peut passer me voir demain matin au bureau.
— Merci chérie. Tu es la meilleure.
Cela fait déjà une semaine que ma sœur vit chez moi. J’ai reçu l’appel du vieux hier me demandant si c’est moi qui inculque à sa fille cette vie de facilité qu’elle mène sous mon toit.
Il urge que je lui trouve quelque chose à faire. Il n’y a pas meilleure personne pour ça que mon amie Alicia à qui je viens de parler.
Shelby adore cuisiner. Les vacances passées, elle a été formée par un chef cuistot renommé qu’Alicia lui avait recommandé. Elles s’entendent bien toutes les deux, grâce à leur passion commune : la cuisine.
Alicia a fait la restauration. Nous sommes devenues amies grâce à la bouffe. J’aime manger mais je n’aime pas cuisiner. Elle, si. Donc nous sommes devenues inséparables. Je vais me régaler chez elle dès que l’envie me prend.
Shelby est celle qui cuisine pour les grandes occasions à la maison. Donc je ne m’inquiète pas pour le poste qu’Alicia pourra lui trouver.
La seule chose qui me fait peur, c’est sa paresse pour le rangement. Elle est propre dans tout ce qu’elle fait, mais elle a une paresse maladive quand il s’agit de ranger après elle. C’est ce que tout le monde lui reproche.
**** De l’autre côté de la ville ****
**** Kylian DOUYA ****
Je sors de ma salle de gym en retirant mon débardeur. La brise matinale qui m’accueille me fait un bien fou. Je m’arrête et ferme les yeux d’aise. Je fais un exercice de respiration quelques secondes avant de reprendre ma marche vers l’allée qui mène à l’intérieur de la maison.
Je rentre directement dans la salle de bain et j’en ressors une quinzaine de minutes plus tard, tout frais et propre. J’enfile un ensemble de maison et sors de la chambre. J’entre en cuisine et commence ma routine matinale sous le regard de ma cuisinière.
— Pas la peine de m’assister. Je te le répète à chaque fois.
— Je veux juste apprendre de vous.
— Okay.
— Quand je vous regarde cuisiner chaque matin, et les fois où le temps vous le permet, je me demande quelle est mon utilité dans cette maison.
— Tu prends la relève quand le temps ne me le permet pas, comme tu viens de le dire.
— Pourquoi vous mettez d’abord les oignons coupés ?
Je soupire avant de lui expliquer ce qu’elle veut savoir. Je tends la main vers la boîte à sel. Elle revient vide.
— Où est-elle ? demandé-je, changeant d’expression.
— C’est maman qui a dû la déplacer, dit-elle en reculant de plusieurs pas.
Je ferme les yeux et respire un coup. Cette femme a le don de me tendre les nerfs.
— Tenez.
— Merci, dis-je en ouvrant les yeux et en prenant la boîte.
Je finis de m’en servir et la remets à sa place. Je tends la main vers une de mes louches préférées, mais je ne la trouve pas.
— C’est mémé qui a cuisiné hier, elle se défend.
— Et toi, tu ne pouvais pas ranger après elle ?
— Désolé monsieur, désolé patron.
J’ai horreur du désordre. J’aime que tout soit rangé et impeccable. Je sais où je range chaque chose dans ma maison. Des objets les plus banals aux plus importants. Même les yeux fermés, j’attrape ce que je veux sans hésiter. Quand ma main manque sa cible, comme à l’instant, ça suffit à me mettre de mauvaise humeur.
— Bonjour ici, salut ma mère en entrant dans la cuisine, les bras chargés avec des sacs de course.
— Non, ne le pose pas là !
— Toi, va là-bas avec tes trucs à deux balles ! Si je ne pose pas mon sac de courses sur le plan de travail, je le pose où ?
— Maman ? dis-je en la voyant vider son sac de courses en désordre sur mon plan de travail.
— Bien réveillé ? me demande-t-elle sans me regarder.
Je prends sur moi et me retourne pour m’occuper de mon petit-déjeuner, qui risque de brûler. Je reçois une tomate dans le dos. Elle explose sur le carrelage.
— Non mais maman, tu es venue me les briser ce matin ?
— Tu oses me tourner le dos ? Suis-je ton égale ? As-tu répondu à ma salutation ?
— Et c’est pour ça que tu salis ma cuisine ?
— Je te repose la question : bien réveillé ?
— Je peux savoir ce que tu me fais depuis la semaine dernière ?
— Pour information, tes neveux et nièces reviennent ce week-end.
— Hors de question. C’est définitivement non.
— C’est pour eux que j’ai fait ces emplettes. (S'adressant à ma cuisinière) Toi, range le reste. Je dois filer. Le boulot m’appelle.
— Non mais maman !
— Passe une belle journée, mon chéri, dit-elle en attrapant ma joue pour m’embrasser, de force.
**** Maman de Kylian ****
Oui, c’est fait exprès. Il faut que mon fils s’habitue à voir ses règles chamboulées.
Il se fait vieux et il doit fonder sa petite famille et me donner des petits-enfants. Les enfants, ça salit tout sur leur passage. Il est impératif qu’il change ce côté maniaque qu’il a pour le rangement et la propreté. Il faut qu’il commence à relativiser.
Il ne traumatisera pas mes petits-enfants avec sa folie du rangement. Ils doivent s’amuser comme ils veulent, salir, jouer librement dans la maison de leur père, comme tous les enfants de leur âge, sans être oppressés par les obsessions de leur père.
C’est pour cela que deux semaines sur quatre, ses neveux et nièces viendront passer le week-end chez lui. Il y a deux week-ends, ils étaient là : il a failli devenir fou. Il faut qu’il s’y habitue.
Si j’ai réussi à changer son père, je réussirai à changer le fils. Il est sorti de mes entrailles. Il va forcément changer.
À suivre...
Aimer, commenter, partager et surtout abonnez-vous.