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Au fil des mois, la cour du lycée Nelson Mandela était devenue le théâtre d’une complicité silencieuse puis éclatante. À Libreville, où les préjugés sociaux dressaient souvent des barrières invisibles entre les enfants de la haute bourgeoisie administrative et ceux issus des quartiers populaires, le couple formé par Ishola et Neyma faisait figure d’exception. Pourtant, lorsqu’ils marchaient côte à côte le long du bord de mer à la tombée du jour, les vagues de l’océan Atlantique semblaient effacer ces frontières.
Pour Ishola, exprimer ses sentiments avec des mots n’avait jamais été chose facile. Élevé dans la pudeur d’un foyer où l’on travaillait en silence de l’aube au crépuscule, il trouvait dans la musique un langage autrement plus vaste. Neyma l’avait compris très vite. Quand il prenait sa guitare sur la plage de la Sablière ou s’asseyait au vieux piano de la salle polyvalente du centre culturel français, il lui offrait ses secrets les plus intimes. Une composition mélancolique aux accords mineurs racontait l’inquiétude de voir les mains de son père s’abîmer un peu plus chaque jour sur le bois dur d'okoumé ; une improvisation vive, lumineuse et rythmée traduisait son bonheur pur d’être aux côtés de Neyma. Elle apprenait à lire dans ses notes comme dans un livre ouvert.
Les mois filèrent à une vitesse folle, menant les deux jeunes gens jusqu’au sommet de leur année de Terminale. Bientôt, les affiches officielles fleurirent sur les panneaux du lycée : l’annonce des épreuves du baccalauréat général. Pour toute la jeunesse du Gabon, l'échéance approchait, lourde d'enjeux et de nervosité.
Un samedi après-midi, à quelques semaines des examens, Ishola et Neyma s’étaient réfugiés à l'ombre d'un grand kailcedrat, sur les hauteurs qui dominaient la baie de Sainte-Marie. Devant eux, la ville s'étendait sous une brume chaude. L'angoisse de l'avenir commençait à s'immiscer dans leurs conversations.
— Après le bac, tout va changer, Ishola, murmura Neyma, fixant la ligne d'horizon où le ciel épousait la mer. Mes parents parlent déjà de m’envoyer en France ou au Canada. Mon père veut que je fasse du droit ou de l'économie... Mais moi, je ne veux pas être séparée de toi.
Ishola garda le silence un instant, caressant doucement le bois de son instrument. Il savait la réalité de son propre monde : malgré son don et ses notes brillantes, sa famille n'avait pas les moyens de lui payer des études à l'étranger. Son unique chance reposait sur une seule carte : décrocher la bourse d'excellence accordée par l'État gabonais au meilleur élève du pays.
— Tu sais que je n'ai pas le droit à l'erreur, Neyma, répondit-il d'une voix calme mais empreinte d'une résolution farouche. Si je veux aller loin, si je veux qu'on ait un avenir ensemble, je dois obtenir la note parfaite. Pas seulement réussir, mais être le premier.
Neyma se tourna vers lui et prit ses mains entre les siennes.
— Alors faisons un pacte, Ishola. Un pacte, juste entre nous deux. Tu travailles comme tu ne l'as jamais fait. Tu décroches cette bourse pour l'université de tes rêves. Et moi, peu importe où tu iras, je me battrai envers et contre tous pour te suivre. Mes parents voudront m'imposer leur choix, mais je leur imposerai le mien. Nous ne laisserons ni la distance, ni nos origines décider pour nous.
Ishola la regarda dans les yeux, ému par cette détermination sans faille. Il attrapa sa guitare et pinca une suite d'accords purs, harmonieux et vibrants, scellant leur promesse d'une mélodie inoubliable.
— C'est notre note, dit-il dans un souffle. Celle qui nous liera, quoi qu'il arrive.
Les révisions s'intensifièrent. Les nuits devinrent courtes dans la petite maison d'Ishola, où la lampe à pétrole ou la faible ampoule du salon éclairait ses cahiers jusqu'à des heures tardives, bercé par le cliquetis de la machine à coudre de sa mère ou les ronflements fatigués de son père. Neyma, de son côté, enchaînait les fiches de lecture dans le calme feutré de sa chambre du Bas-de Gué-Gué.