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Elle n'avait pas dormi.
Pas vraiment. Elle avait passé la nuit à fixer le plafond de sa chambre, à refaire le calcul dans sa tête — 2011-KN-004, 14 mars 2011 — en espérant chaque fois tomber sur une autre conclusion que celle de la veille. Mais les chiffres restaient les mêmes, et le visage de son père aussi, ce sourire figé sur l'unique photo qu'il en restait, posée sur la commode du salon depuis quinze ans.
Elle avait fini par se lever à cinq heures, avant même le réveil de sa mère, et s'était rendue au bureau bien avant l'heure habituelle. Le parking d'Actys Construction était encore vide, les néons du hall n'étaient allumés qu'à moitié, et le gardien de nuit — un homme qu'elle n'avait jamais vraiment regardé jusque-là — lui avait fait un signe de tête en la voyant badger si tôt.
Elle voulait être seule dans les archives numériques avant que quiconque n'ait l'idée de vérifier ce qu'elle consultait.
Son poste de travail s'alluma avec la lenteur habituelle du système Actys, ce vieux logiciel de gestion documentaire que personne n'avait jamais pris la peine de moderniser. Elle tapa la référence dans la barre de recherche, les doigts un peu moins sûrs qu'elle ne l'aurait voulu.
2011-KN-004.
Aucun résultat.
Elle relut l'écran deux fois, certaine d'avoir fait une faute de frappe. Elle réessaya, lettre par lettre, en articulant presque à voix haute comme lorsqu'elle révisait ses examens de droit. Deux, zéro, un, un, tiret, K, N, tiret, zéro, zéro, quatre.
Aucun résultat.
Elle élargit la recherche à l'année 2011 seule. La base affichait quarante-trois dossiers pour cette période — contrats de sous-traitance, avenants, correspondances avec les fournisseurs. Elle les fit défiler un par un, cherchant une référence proche, une faute de classification, n'importe quoi qui expliquerait l'absence.
Rien. Aucune trace d'un dossier lié à un sinistre du 14 mars 2011.
C'était comme si l'accident n'avait jamais existé dans les registres de l'entreprise.
Elle resta immobile un long moment, les mains posées sur le clavier sans y toucher, le regard perdu sur l'écran vide. Un dossier qu'on citait explicitement dans un contrat récent — cf. antécédent, réf. interne 2011-KN-004 — ne pouvait pas simplement avoir disparu par négligence. Les archives d'Actys remontaient jusqu'en 2003, elle l'avait vérifié elle-même en révisant d'autres dossiers ces trois derniers mois. Quelqu'un avait supprimé cette référence précise, et seulement celle-là.
Elle pensa à contacter directement le service informatique pour signaler une anomalie. Puis elle se souvint des mots de Sanogo, la veille : discrétion totale. Poser cette question à voix haute, c'était révéler qu'elle avait cherché à en savoir plus sur un dossier qu'on lui avait confié pour une simple révision contractuelle.
Elle referma la fenêtre de recherche et resta assise, le cœur battant un peu trop fort pour cette heure de la matinée.
Il devait bien exister une trace ailleurs. Les entreprises de cette taille ne détruisaient jamais complètement un dossier — surtout un dossier lié à un accident mortel, où la responsabilité légale pouvait toujours être réactivée. Quelque part, une copie papier avait forcément survécu. Les archives physiques, au sous-sol du siège, celles que personne ne consultait plus depuis la numérisation.
Elle vérifia l'heure. Six heures quarante. Les bureaux commenceraient à se remplir dans une vingtaine de minutes.
Elle descendit quand même.
L'accès au sous-sol nécessitait normalement un badge spécifique, réservé aux archivistes et à quelques cadres seniors. Mais la porte, ce matin-là, était simplement entrebâillée — quelqu'un avait dû oublier de la refermer après un passage récent. Elle hésita une seconde sur le seuil, puis se glissa à l'intérieur avant de changer d'avis.
L'endroit sentait le carton humide et la poussière ancienne. Des rangées de classeurs métalliques s'étendaient sous des néons grésillant, classés par année sur des étiquettes jaunies. Elle trouva la section 2011 assez rapidement — trois classeurs entiers, numérotés de façon continue.
Sauf un.
Entre le classeur 2011 — Janvier à Avril, dossiers 1 à 38 et celui suivant, il y avait un espace vide sur l'étagère, comme si quelque chose avait été retiré récemment et que personne n'avait pris la peine de resserrer les classeurs restants pour combler le vide.
Elle passa un doigt sur la tranche métallique de l'étagère, là où un classeur manquait. Une fine couche de poussière recouvrait tout le reste du rayonnage — sauf cet espace précis, plus propre, plus net, comme récemment dégagé.
Quelqu'un était passé ici. Récemment. Et avait pris exactement ce qu'elle cherchait.
Un bruit de pas résonna dans l'escalier au-dessus d'elle.
Elle se figea, le cœur soudain projeté dans sa gorge, et recula d'un pas entre deux rangées de classeurs, cherchant instinctivement à se rendre invisible dans la pénombre du sous-sol. Les pas se rapprochaient, lents, mesurés — pas la démarche pressée d'un employé en retard, mais celle de quelqu'un qui savait exactement où il allait.
La porte du sous-sol s'ouvrit en grand.
Une silhouette se découpa dans l'encadrement, à contre-jour des néons du couloir, impossible à identifier depuis l'endroit où elle se tenait cachée.
Awa retint son souffle.
Est-ce que cette personne venait pour la même raison qu'elle — ou est-ce qu'elle venait vérifier que personne d'autre n'était descendu fouiller ce qu'il restait de 2011 ?