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Kéman courait sans regarder derrière lui.
La main de N’Dala serrait toujours son bras tandis qu’ils traversaient le sentier qui menait au village. Les branches basses leur fouettaient le visage et les pierres roulaient sous leurs pieds.
Pourtant, ce n’était pas la peur de tomber qui faisait trembler Kéman.
C’était ce qu’il venait d’apprendre.
Ses parents n’étaient pas morts dans un accident.
Ils étaient morts en protégeant quelque chose.
Quelque chose qui se trouvait sous le Baobab Sacré.
Et maintenant, ce quelque chose semblait avoir choisi Kéman.
Derrière eux, la forêt était redevenue silencieuse.
Trop silencieuse.
« Plus vite », murmura N’Dala.
Kéman voulut poser une question, mais le vieil homme lui fit signe de se taire.
Ils continuèrent à courir.
Après quelques minutes, les premières maisons du village apparurent entre les arbres.
Des feux brûlaient encore devant certaines habitations.
Mais quelque chose avait changé.
Kéman le sentit immédiatement.
Plusieurs villageois étaient dehors.
Ils parlaient à voix basse.
Certains regardaient en direction de la forêt.
Lorsqu’ils aperçurent N’Dala et Kéman, les conversations cessèrent.
Un silence étrange s’installa.
Kéman regarda les visages autour de lui.
Personne ne semblait surpris de le voir revenir.
Au contraire.
Certains avaient l’air inquiet.
D’autres semblaient avoir peur.
N’Dala conduisit Kéman jusqu’à la maison de sa grand-mère.
Avant d’entrer, il se retourna vers les villageois.
« Rentrez chez vous. Fermez vos portes. Et quoi que vous entendiez cette nuit, ne sortez pas. »
Personne ne protesta.
Les villageois obéirent immédiatement.
Kéman entra dans la maison.
Sa grand-mère était debout au milieu de la pièce.
Elle ne dormait plus.
Elle regarda d’abord N’Dala, puis son petit-fils.
Ses yeux se posèrent sur la pierre noire qu’il tenait toujours dans sa main.
Son visage se décomposa.
Elle porta une main à sa bouche.
« Tu l’as trouvée... »
Kéman resta immobile.
« Tu savais qu’elle était là ? »
La vieille femme ne répondit pas.
« Grand-mère, réponds-moi. »
Elle baissa les yeux.
« Je savais qu’un jour tu la trouverais. »
Kéman sentit la colère monter en lui.
« Pourquoi m’avoir menti ? »
Sa grand-mère ferma les yeux.
« Parce que je voulais te protéger. »
« Me protéger de quoi ? »
Elle regarda N’Dala.
Le vieil homme lui fit signe de parler.
Alors elle s’assit lentement.
« De ton héritage. »
Kéman resta silencieux.
Ce mot résonna dans sa tête.
Son héritage.
Depuis son enfance, il avait toujours pensé être un garçon ordinaire.
Il avait grandi dans une petite maison.
Il avait travaillé comme les autres jeunes du village.
Il avait connu les mêmes difficultés, les mêmes joies et les mêmes peines.
Jamais il n’avait imaginé qu’un secret entourait sa naissance.
« Qui étaient réellement mes parents ? »
Sa grand-mère prit une profonde inspiration.
« Ton père s’appelait Sékou. Ta mère, Amaya. Ils appartenaient à une ancienne lignée de gardiens. »
« Des gardiens de quoi ? »
Elle hésita.
« Du Baobab Sacré. »
Kéman regarda N’Dala.
Le vieil homme resta silencieux.
Sa grand-mère continua :
« Depuis plusieurs siècles, notre famille protège un secret. Un secret qui ne doit être transmis qu’à celui qui est capable de le porter. »
« Quel secret ? »
« Je ne le connais pas entièrement. »
Kéman fronça les sourcils.
« Comment peux-tu ne pas le connaître ? »
« Parce que chaque génération ne reçoit qu’une partie de la vérité. Ton père devait être celui qui découvrirait la dernière partie. »
Elle s’arrêta.
Une larme coula sur sa joue.
« Mais il n’a jamais eu le temps. »
Kéman sentit son cœur se serrer.
« Que s’est-il passé ? »
N’Dala répondit à sa place.
« Des hommes sont venus au village il y a vingt-deux ans. Ils cherchaient ton père. »
Kéman se figea.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’ils voulaient le secret du baobab. »
« Et mes parents ? »
N’Dala baissa la tête.
« Ils ont refusé de parler. »
La pièce devint silencieuse.
Kéman regarda sa grand-mère.
« Et moi ? »
La vieille femme se leva.
Elle s’approcha d’un vieux coffre en bois placé dans un coin de la pièce.
Elle l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient quelques vêtements anciens, une petite amulette et une photographie jaunie.
Elle prit l’amulette.
C’était un pendentif circulaire en métal sombre.
Au centre se trouvait le même symbole que celui gravé sur la pierre.
Un œil.
Elle le tendit à Kéman.
« Ta mère me l’a confié la nuit où elle a disparu. Elle m’a demandé de te le remettre lorsque le baobab t’appellerait. »
Kéman prit le pendentif.
Au contact de sa peau, il ressentit une chaleur soudaine.
Le symbole semblait vibrer.
Une lumière très faible apparut au centre.
N’Dala recula.
« Il s’est réveillé... »
Kéman leva les yeux.
« Qu’est-ce qui s’est réveillé ? »
Le vieil homme ne répondit pas.
Soudain, un bruit sourd retentit à l’extérieur.
Boum.
Tout le monde se tut.
Boum.
Le sol vibra légèrement.
Kéman s’approcha de la fenêtre.
Au loin, derrière les maisons, une lueur dorée éclairait le ciel.
Le Baobab Sacré.
« Il nous appelle », murmura N’Dala.
La grand-mère de Kéman secoua la tête.
« Non. Pas nous. Lui. »
Elle désigna Kéman.
Le jeune homme recula.
« Pourquoi moi ? »
N’Dala répondit :
« Parce que tu es le dernier héritier. »
Kéman regarda le pendentif.
Puis la pierre.
Les deux objets semblaient réagir l’un à l’autre.
Une fine lumière apparut entre eux.
Trois symboles se dessinèrent dans l’air.
Le premier ressemblait à une flamme.
Le deuxième à un œil.
Le troisième à une main ouverte.
Puis une voix résonna dans la pièce.
Kéman...
La vieille femme tomba à genoux.
N’Dala ferma les yeux.
Kéman, lui, ne pouvait plus bouger.
La voix continua.
La première porte attend.
Une lumière traversa soudain la pièce.
Le pendentif s’illumina.
Puis tout s’arrêta.
Kéman respirait difficilement.
« Qu’est-ce que cela veut dire ? »
N’Dala se redressa lentement.
« Tu dois retourner au baobab. »
« Maintenant ? »
« Avant le lever du soleil. »
La grand-mère de Kéman s’approcha de lui.
Elle posa ses mains sur son visage.
« Écoute-moi bien. Ce que tu vas découvrir changera tout ce que tu crois savoir sur ta famille. Mais surtout, ne fais confiance à personne. »
« Même à toi ? »
La vieille femme resta silencieuse.
Cette réponse fit encore plus peur à Kéman.
N’Dala prit son bâton.
« Nous devons partir. »
Ils sortirent de la maison.
Le village était plongé dans l’obscurité.
Pourtant, personne ne dormait.
Les portes étaient fermées.
Derrière certaines fenêtres, des regards observaient Kéman.
Il comprit alors que tout le village connaissait une partie de la vérité.
Une vérité qu’on lui avait volontairement cachée.
Ils reprirent le chemin de la forêt.
Cette fois, Kéman ne ressentait plus seulement de la peur.
Il ressentait quelque chose d’autre.
Une étrange certitude.
Comme si une partie de lui savait déjà qu’il devait aller jusqu’au bout.
Après plusieurs minutes de marche, ils arrivèrent devant le Baobab Sacré.
La lumière dorée avait disparu.
L’arbre semblait parfaitement ordinaire.
Mais quelque chose avait changé.
Une ouverture était apparue entre ses racines.
Elle ressemblait à une porte.
N’Dala s’arrêta.
« Je ne peux pas aller plus loin. »
Kéman le regarda.
« Pourquoi ? »
« Parce que l’épreuve ne concerne que l’héritier. »
« Quelle épreuve ? »
Le vieil homme fixa le baobab.
« Les anciens parlaient de trois portes. Trois épreuves destinées à celui qui porterait le sang des gardiens. »
Kéman sentit son cœur accélérer.
« Et si j’échoue ? »
N’Dala répondit après un long silence.
« Personne ne sait ce qui arrive à ceux qui échouent. »
Kéman regarda l’ouverture.
À l’intérieur, une lumière rougeoyante semblait venir des profondeurs de la terre.
Il fit un pas.
Puis s’arrêta.
« N’Dala. »
« Oui ? »
« Pourquoi mon père n’a-t-il jamais passé ces épreuves ? »
Le vieil homme baissa les yeux.
« Parce qu’il savait qu’elles n’étaient pas encore ouvertes. »
« Et maintenant ? »
N’Dala regarda le symbole sur le pendentif.
« Maintenant, elles le sont. »
Un vent violent traversa la clairière.
Les branches du baobab se mirent à trembler.
Une voix profonde retentit.
Le premier héritier est revenu.
Kéman sentit la peur lui serrer la poitrine.
Mais il avança.
Il posa sa main sur la racine qui formait la porte.
Une chaleur brûlante parcourut son bras.
Les symboles gravés sur le tronc s’illuminèrent les uns après les autres.
Puis la porte s’ouvrit.
Derrière elle se trouvait un passage étroit qui descendait sous la terre.
Kéman regarda N’Dala une dernière fois.
Le vieil homme ne disait rien.
Il savait qu’à partir de cet instant, personne ne pourrait accompagner Kéman.
Le jeune homme alluma sa lampe.
Puis il descendit.
Une marche.
Deux marches.
Trois.
À mesure qu’il avançait, la lumière du monde extérieur disparaissait.
Les parois étaient couvertes de peintures anciennes.
Kéman passa sa lampe dessus.
Il vit des guerriers.
Des rois.
Des femmes portant des couronnes.
Des cérémonies autour du baobab.
Puis il aperçut une peinture différente.
Un homme était représenté devant l’arbre.
À côté de lui se trouvait une femme.
Et entre eux, un enfant.
Kéman approcha sa lampe.
Il reconnut immédiatement le pendentif représenté autour du cou de l’homme.
Le même que celui qu’il portait.
Il resta immobile.
Puis il vit quelque chose qui lui glaça le sang.
Au-dessus de la famille était représenté un grand œil.
Et sous cet œil, trois symboles.
Une flamme.
Un œil.
Une main.
Les mêmes symboles qu’il avait vus dans sa maison.
Une voix murmura dans l’obscurité.
Pour connaître la vérité, tu devras d’abord affronter ce que tu caches au fond de toi.
Kéman se retourna.
Personne.
La porte derrière lui venait de se refermer.
Il était seul.
Complètement seul.
Devant lui, le passage se divisait en trois chemins.
À gauche, une lumière rouge.
Au centre, une lumière blanche.
À droite, une obscurité totale.
Puis trois mots apparurent sur le mur.
COURAGE.
VÉRITÉ.
SACRIFICE.
Kéman comprit.
Les trois épreuves venaient de commencer.
Il inspira profondément.
Puis il s’avança vers le premier chemin.
Derrière lui, le Baobab Sacré referma silencieusement ses racines.
Et dans la forêt, très loin du village, deux yeux rouges s’ouvrirent dans l’obscurité.