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**** Shelby SABA ****
— Non mais tu es sérieuse, là, Shelby ?
— Je descends dans une minute.
— Tu vas être en retard pour ton entretien. Alicia ne joue pas avec son taf.
— Je serai à l’heure, promis.
Je fourre tout ce qu’il faut dans mon sac à main et sors de la chambre, mes chaussures à la main.
— Tu ne prends pas le petit déjeuner ?
— Non merci, je réponds en prenant place dans le canapé.
— Toujours ton problème d’indigestion ?
— Oui, dis-je en remontant la fermeture de ma robe.
— Je pensais que maman t’avait apporté la tisane hier, comme elle l’avait dit.
— Je vous ai dit que votre affaire de tisane ne marcherait pas.
— Cette tisane est plus qu’efficace.
— Pourtant, même un pet je n’ai pas lâché depuis hier que je l’ai prise, je lui réponds en enfilant mes chaussures.
— Tu as essayé d’y aller ce matin ?
— J’ai passé plus d’une heure sur le pot. Mieux vaut que je reprenne mes cachets ce soir pour pouvoir me libérer.
— C’est quand même bizarre, ton organisme. Cette tisane a toujours été efficace. — Mon taxi est là, dis-je en voyant la notification s’afficher sur mon téléphone, tout en arrangeant ma perruque du bout des doigts.
— Shelby ?
— Oui ? répondis-je en me levant.
— Si mon mari était encore là, tu serais rentrée dans le salon comme tout à l’heure ? Tu viens carrément t’habiller dans mon salon.
— Je n’ai fait que mettre mes chaussures !
— Et la fermeture de ta robe que tu es venue remonter ici ? Tes cheveux que tu arranges avec tes doigts ? Ton sac à main que tu essaies de fermer désespérément parce que tu l’as rempli de je ne sais quoi d’inutile ?
— Ce n’est rien de grave. Ne recommence pas, s’il te plaît.
— Shelby ?
— Passe une belle journée, ma petite maman, je lui souhaite en sortant du salon.
**** Kylian DOUYA ****
Apparemment, cette femme est décidée à mettre mes nerfs à rude épreuve. Ces petits diablotins chez moi encore ce week-end ? Ils ne me trouveront pas. Non mais, ils ont failli me rendre dingue il y a deux week-ends quand ils m’ont fait cette visite surprise avec leur grand-mère. Honnêtement, ces casse-tout m’ont fait passer l’envie d’avoir des gosses dans un futur proche. Turbulents comme pas possible, ils détruisent tout sur leur passage. Un désordre total à me rendre malade. Je me demande comment leur mère fait pour que sa maison soit toujours propre quand je lui rends visite. En tout cas, je ne veux pas savoir. Je préfère aller chez eux plutôt qu’ils viennent chez moi. Cette seule visite m’a largement suffi. Ils ont tout sali sur leur passage.
Moi qui évitais le bruit en construisant ma maison à l’écart de la ville, j’ai dû supporter leurs cris incessants toute l’après-midi. Surtout le petit dernier, qui hurle de toutes ses forces pour un rien. Seigneur ! Qu’ils sont épuisants ! Je les préfère loin de moi.
Ma mère a gâché ce petit déjeuner que je voulais vraiment savourer. Je prends juste quelques bouchées et retourne dans ma chambre me préparer pour le boulot.
**** Shelby SABA ****
— Bonjour, salué-je en montant dans le taxi.
Il démarre. Je tends le cou et me sers du rétroviseur intérieur pour me mirer. Ma mine est parfaite. Mais ma perruque est tout sauf brossée. Je plonge la main dans mon sac à main pour chercher ma brosse à cheveux. Je peine à la trouver. Je déverse le contenu du sac sur le siège. Je la trouve enfin. Je la prends et commence à me coiffer en utilisant toujours le rétroviseur intérieur. Je croise le regard du chauffeur.
— Je vais tout remettre dans le sac, je le rassure avec mon plus beau sourire.
Il détourne simplement le regard. Tant pis. J’ai loué le taxi pour moi seule, j’ai le droit d’en profiter.
Je pose ma brosse après ma remise en beauté. Je fouille dans le contenu renversé sur le siège et trouve enfin l’une de mes boucles. Je la mets, puis passe du baume pour hydrater mes lèvres naturellement sèches. Je fouille encore dans ce bazar à la recherche d’une montre ou d’un bracelet. Rien. Pourtant je suis certaine d’en avoir mis dans le sac tout à l’heure. Je soulève le sac et le secoue. Rien ne tombe. Je commence à fouiller les poches. Je retrouve une montre dans la poche arrière. Je pousse un « ouf » de soulagement. Je la mets et me mire une énième fois. Je recroise le regard du chauffeur.
— Nous sommes encore loin ? Je lui demande.
— Un peu, répond-il du bout des lèvres.
Pourquoi il fait la tronche, lui ? Je lui ai dit que j’allais tout remettre dans le sac.
Ce n’est pas ce que je fais, là ?
Je remarque la blancheur de la peau de mes doigts en refermant le sac. Je sors ma petite boîte de pommade et m’hydrate les mains. Je range enfin tout dans le sac.
Je suis prête pour mon entretien du jour.
Je me laisse aller contre le siège, respirant d’aise, les yeux fermés. Une secousse me les fait rouvrir. Je me redresse, surprise : je ne reconnais pas le tronçon d’autoroute sur lequel nous roulons.
— Euh… nous sommes où, là ?
— J’ai pris cette déviation parce que la voie est bloquée devant.
— Mais nous sommes hors de la ville ! dis-je en reconnaissant une plaque.
— Oui. Regardez derrière et devant : d’autres taxis nous suivent. Je ne suis pas en train de vous kidnapper. Nous arriverons plus vite à votre destination par ici.
— Okay, dis-je, pas vraiment convaincue.
Je colle mon sac contre moi et me redresse comme une piquée sur le siège.
— Grrrr !!!
J’écarquille les yeux. Est-ce vraiment mon estomac ?
— Grourourourour !
Ah, voilà. Il confirme.
Ne me dites pas que c’est à quelques minutes de mon premier entretien d’embauche prometteur que la tisane de ma mère décide de faire effet ?
— Grourourourour !
Cette fois, ça vient avec un léger mal de ventre. C’est parti pour un concert dans mon abdomen. Le chauffeur me jette des coups d’œil dégoûtés. Non mais, il croit que je suis à l’aise, là ? Seigneur, faites que ça se calme avant que j’arrive.
Je ferme les yeux en serrant mes fesses de toutes mes forces. Une chaleur vive me traverse. Je récite toutes les prières du monde. Je dois retenir. Je ne peux pas me permettre d’aller me soulager maintenant : je suis déjà en retard, et nous sommes hors de la ville.
L’envie commence à s’atténuer. Je remercie Dieu intérieurement. Il faut que je passe cet entretien avant tout. Voilà ! dis-je en ouvrant les yeux. Ça s’est calmé.
Je relâche mes fesses et pousse un « ouf » de soulagement.
— Grourourourour !
Je resserre mes fesses en lâchant mon sac. Oh, c’est chaud ! Tellement cette envie est venue avec une force insoutenable.
— Garez ! Garez ! je crie presque, prise de panique.
J’ouvre la portière avant même qu’il ne se gare sur le bas-côté.
Impossible de retenir plus longtemps. Je sors du taxi et regarde à gauche et à droite : rien que des résidences et de la broussaille. Je ne me suis jamais mise à l’aise en brousse. Je sens une descente énorme titiller mon rectum.
Je me dirige vers la broussaille à pas pressés, les fesses serrées, quand un grincement métallique me fait me retourner. Le portail d’une résidence s’ouvre. Je rebrousse chemin et cours en direction de la maison. Une voiture sort et se gare devant le portail. Alors que je m’avance au milieu de la chaussée, faisant signe au véhicule de ralentir pour me laisser passer, je vois un homme sortir du véhicule et rentrer dans la maison.
Je traverse la voie et cours après lui, en transpirant à grosses gouttes.
**** Kylian DOUYA ****
Où est-ce que j’ai mis cette clé USB ? J’étais pourtant sûre de l’avoir prise sur le lit, me dis-je en ouvrant la porte de ma chambre. Heureusement que j’ai remarqué qu’elle me manquait avant d’être trop loin.
— Eh ! Qui êtes-vous ?! J’entends Yvette, ma cuisinière, interpeller je ne sais qui.
Au même moment, quelqu’un déboule dans ma chambre.
— Où sont les toilettes ? Où sont les toilettes ?! dit-elle en arrachant sa perruque qu’elle jette sur son passage. Ses chaussures suivent le même sort avant qu’elle ne disparaisse dans ma salle de bain.
Je fixe l’entrée de la salle de bain, complètement perdu.
— Qui est… Seigneur ! dis-je en quittant ma chambre en vitesse.
Je bouscule presque Yvette, qui vient d’arriver alors que j’allais justement lui demander qui est cette folle qui déboule chez moi à 8 heures du matin pour chier.
Merde ! Qu’a-t-elle avalé ?
— Désolée, Monsieur, dit Yvette en me voyant rendre mon petit déjeuner dans mes parterres entretenus.
— Non mais QUI est-elle ?!
— Je ne sais pas. Je pensais que vous étiez venu avec elle.
— Tenez, dit mon chauffeur en me tendant une bouteille d’eau que je prends.
— Foum ! fait-il en sentant l’odeur, ce qui me fait vomir à nouveau.
— Monsieur, venez au portail, c’est mieux.
Il ne se répète pas. Je cours hors de la maison. Je déteste les mauvaises odeurs.
Non mais… qui est-elle ?!
**** Shelby SABA ****
Je ne me suis jamais autant vidée. Quel soulagement ! La tisane de la vieille est vraiment efficace. J’ai failli sortir mes tripes. L’odeur pourrait réveiller un cadavre. Moi-même, je peine à respirer. Je ne fais que tirer la chasse d’eau.
Depuis petite, j’ai un sérieux problème de digestion. Je n’arrive pas à aller à la selle naturellement. Il faut toujours que je prenne des cachets ou que je mange exclusivement des fruits pendant plusieurs jours pour me libérer. Ce qui est impossible pour moi. J’aime trop la bouffe. La bouffe, c’est ma vie. Même si je mange souvent des fruits, le problème persiste.
Je tire encore la chasse d’eau pour évacuer tout ce que j’ai libéré. Je me nettoie, mais je ne me sens toujours pas propre. Je crois avoir vu un homme dans la chambre en entrant. Attendez ! Je suis entrée chez qui, exactement ?
Je sors la tête. Personne dans la chambre. Il n’y a qu’un sac sur le lit, mes chaussures et ma perruque éparpillées sur le carrelage.
Bon, s’il m’a laissé sa chambre pour que je sois à l’aise, c’est qu’il doit être quelqu’un de gentil. Je vais abuser un peu de sa gentillesse en prenant un bain rapide, dis-je en ôtant ma robe, pliée sur mon ventre, et mon soutien-gorge. Salle de bain bien équipée, quand même, pour un homme. Son dressing ouvert le prouve. Je prends un bain rapide avec son gel de douche à la senteur fruitée.
J’aime l’odeur.
— Madame ?
J’écarquille les yeux en entendant une voix féminine.
— C’est ici ? demandé-je.
— Oui. Vous avez fini ?
— Un instant, je me rince.
— Okay. Je vous attends ici avec la serviette.
— Merci, dis-je, un peu rassurée.
Quelle gentillesse ! Je suis flattée. Merci à cette belle âme qui a compris que ce qui m’est arrivé peut arriver à tout le monde, au point de mettre quelqu’un à mon service. Je suis une chanceuse, moi. Merde ! Mon entretien ! dis-je en fermant le robinet.
— La serviette ?
Elle me la tend sans entrer.
— Merci, dis-je en la lui prenant.
Je m’essuie rapidement et remets mes vêtements. Je mettrai de la pommade dans le taxi. Voilà un autre problème : j’espère que le chauffeur m’a attendue et n’est pas parti avec mon sac. Je sors enfin de la salle de bain et découvre une jeune femme, légèrement plus âgée que moi.
— Désolée pour mon intrusion chez vous.
Elle me scrute de la tête aux pieds sans répondre. Je me baisse pour ramasser mes chaussures et ma perruque.
— NON ! crie-t-elle quand je m’assois sur le lit pour mettre mes chaussures.
— QUI ÊTES-VOUS ?
La voix me fait bondir avant même que je ne tourne la tête vers l’entrée.
— QUI ÊTES-VOUS, bon sang ?!
— Bonjour. Désolée, je ne pouvais pas me retenir. C’était une envie pressante, impossible à contrôler ou à retenir. Balbutié-je, la voix tremblante. Le monsieur m’intimide tellement que je n’arrive même pas à le regarder.
Je passe mon regard de la dame à l’entrée, en évitant de croiser le regard du monsieur.
— J’étais sur le point de partir, dis-je en longeant le mur pour sortir.
Il s’écarte, se mettant à bonne distance comme si j’avais encore des restes sur moi.
Je marche vite, chaussures et perruque en mains.
— Non, à droite, m’indique la dame quand j’hésite devant un couloir à double sortie.
Je prends à droite, toujours aussi pressée. Je sors sur la terrasse et croise le regard de trois hommes qui rient sous cape. Sans leur accorder un regard, je m’appuie contre un poteau pour enfiler mes chaussures.
Si seulement la honte pouvait tuer… Je prends sur moi et descends les escaliers sans les regarder. J’arrive au portail et je vois mon chauffeur, la mine froissée.
— La voiture a un problème ? demandé-je en voyant deux hommes s’activer autour d’un pneu arrière.
— Crevaison. Je ne pourrai plus vous déposer.
— Et je fais comment, moi, pour me rendre à mon rendez-vous ?
— Allez héler un taxi au bord de la voie, dit-il en me tendant mon sac.
— Je vous dois combien ? demandé-je en récupérant mon sac.
— Le double du prix de départ.
— Pardon ? Vous me larguez au beau milieu de nulle part et vous me demandez le double du prix ?
— Savez-vous combien de temps vous avez passé à l’intérieur ?
Je veux répliquer, mais le propriétaire de la maison sort, me coupant net.
— Monsieur, une fois encore…
BAM !
C’est la portière qui se referme qui me répond. Son chauffeur démarre et ils partent.
Je fouille mon sac, à la recherche de mon portefeuille. Mince ! Je l’ai oublié à la maison. Je ne me rappelle pas l’avoir vu quand j’ai renversé le contenu du sac dans la voiture. Je prends mon téléphone et appelle Carène pour qu’elle me fasse un transfert.
Cet entretien est à l’eau. J’ai déjà plus de trente minutes de retard.
**** Carène SABA ****
— Il faut maintenant que je te demande si tu as pris ton portefeuille quand tu veux quitter la maison ? À ton âge ? Tu es juste irresponsable, Shelby SABA !
— Désolée.
— Je n’ai pas besoin de tes excuses. Je veux que tu changes, Shelby ! Quand estce que tu vas te prendre au sérieux ?
— Je n’ai pas fait exprès. Je ne savais pas que…
— Ferme-la, s’il te plaît.
Remontée, je me concentre sur la route pour la conduire à son rendez-vous, pour lequel elle a déjà une heure de retard. J’appelle Alicia : elle ne décroche même pas. Si je ne l’amène pas moi-même, jamais elle ne donnera ce poste à cette écervelée. Alicia ne plaisante pas avec son travail. J’espère que ma présence jouera en faveur de Shelby. Avoir une petite sœur comme elle est un exercice exténuant.
Toujours tête en l’air, jamais sérieuse, négligente et brouillonne comme pas deux.
Elle va finir par me provoquer une crise cardiaque si je ne me contrôle pas.
— Alicia, s’il te plaît.
— Tu sais qu’il n’y a pas d’amitié dans le travail, et je ne joue pas avec le mien.
— Je sais. Mais crois-moi : son retard n’est pas de sa faute. C’est moi la responsable.
— J’avais mes raisons quand je t’ai dit hier de lui demander de venir à 8 heures. Mon patron est un homme très strict, pour qui le mot “retard” n’existe pas. Il devait être là à 9 heures, et Shelby devait venir à 8 pour que je lui explique certaines choses avant son arrivée. Il sera amené à lui poser des questions, et elle doit donner certaines réponses stratégiques, sinon elle n’aura pas le poste.
— Mais il n’est pas encore là.
— Il ne va sûrement plus tarder, et il ne peut pas me voir en train de bavarder avec ta sœur, même si c’est pour le travail.
— Tu sais que ta petite sœur est intelligente. Le temps qu’il arrive, faites l’entretien. Elle va s’en sortir. Moi, je file.
— Carène !
— Bonne journée à vous deux. C’est ta petite sœur, gère-la comme tu peux, disje en passant la porte d’entrée.
**** Shelby SABA ****
— Tata Alicia, désolée.
— Il faut vraiment que tu te prennes au sérieux, jeune fille. Tu n’es plus une gamine. Shelby, tu as 24 ans. À ton âge, ta sœur était déjà indépendante sur tous les plans. Grandis un peu et prends-toi en main.
— D’accord, grande sœur.
— Suis-moi.
Alicia est la seule amie que mon père a toléré que ma sœur fréquente. Oui, même nos amies sont choisies par notre paternel.
Je la suis en l’écoutant religieusement me présenter les lieux et mes possibles futurs collègues. Arrivées devant eux, elle m’explique les exigences et les règles de son patron, qui, à l’entendre, doit être quelqu’un de vraiment compliqué. Je comprends pourquoi tous les employés sont aussi droits et stricts, même dans leur manière de se tenir debout. J’espère y arriver.
Je suis le genre de personne qui a du mal à s’accommoder des règles et des exigences, peu importe le domaine ou la personne. Pourtant, il faut que je m’y conforme pour ce boulot. Je ferai de mon mieux.
— Madame, il est là.
— Le patron est arrivé. Tu restes ici jusqu’à ce que j’envoie quelqu’un t’appeler.
Je reste dans la cuisine à regarder le cuisinier intérimaire à l’œuvre. Une collègue ne tarde pas à venir me chercher. Je fais à peine un pas dehors que j’entends mon ventre gargouiller. Sérieusement ?
— Vous avez des maux de ventre ?
Donc elle a entendu ? Génial.
— Oui, Désolée.
— Alors restez à bonne distance du patron pour qu’il n’entende pas votre estomac gargouiller comme ça. Sinon, croyez-moi, vous n’aurez jamais le poste. dit-elle en ouvrant la porte d’un bureau.
— Merci.
— C’est gratuit.
J’entre derrière elle. Tout le personnel est présent. Je balaie la salle du regard et mon regard tombe sur le patron. Non. Ce n’est pas possible. Il me fixe à peine avant de reporter toute son attention sur Alicia. Elle commence son entretien avec lui.
Je recule discrètement pour me cacher derrière les autres.
— Qui est-elle, et que fait-elle ici ? demande-t-il en coupant Alicia, qui venait à peine de commencer.
— Qui ? Ah, oui… Shelby.
Ceux devant moi s’écartent, m’exposant en plein milieu de l’assemblée.
— Bonjour, Monsieur, fis-je en osant le fixer.
— Avance, ordonne Alicia.
Mon ventre gargouille encore. Seigneur, pas maintenant !
Il détourne son regard vers elle.
— C’est la nouvelle cuisinière.
— Pardon ?
— La nouvelle cuisinière.
Le gargouillement sonore de mon ventre fait tourner toutes les têtes vers moi. Je ferme les yeux pour ne pas m’effondrer.
— Désolée, Monsieur. C’est une très bonne cuisinière. J’ai savouré ses plats à plusieurs reprises, dit Alicia.
— Qu’elle reste loin de cet établissement.
— S’il vous plaît, Monsieur elle a vraiment besoin de ce job. C’est une faveur que je vous demande.
— Grourourourour !!!
— Sortez de mon bureau ! dit-il avec dédain.
Il n’a pas eu à me le répéter. Je sors immédiatement, escortée par les rires de l’assemblée. Ils rient franchement.
Je récupère mon sac et quitte l’établissement. Je n’ai jamais autant détesté mon organisme qu’aujourd’hui. Je ne veux plus jamais revoir aucune de ces personnes.
Je m’affale sur une chaise dans un restaurant sur mon chemin. Tout tourne toujours mal avec moi. J’imagine déjà les mots durs que ma mère et Carène vont me lancer.
Tout se joue toujours contre moi, malgré mes efforts. C’est toujours comme ça quand je m’apprête à franchir un cap. Ça se passe mal. Je suis fatiguée.
Je sors mon téléphone et appelle une amie. Je vais passer la journée chez elle, peut-être même la nuit. Je n’ai pas la force d’entendre ma mère et ma sœur me faire la morale encore une fois pour quelque chose que je n’ai ni voulu ni pu contrôler.
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— Non, ce n’est pas vrai ! dit Lucie, pliée de rire.
— Ça ne fait pas rire.
Elle rit encore plus fort, au point d’en avoir les larmes aux yeux. Je suis en train de lui raconter mes mésaventures de la journée et elle ne fait que se marrer. Je n’ai jamais eu autant honte de toute ma vie.
— Mais pourquoi ton ventre ne gargouille plus depuis que tu es ici ?
— Est-ce que je sais ? Je ne comprends pas quelle malchance m’accompagne comme ça.
— Ça peut arriver à tout le monde.
— Cette maudite tisane. Plus jamais je ne vais la prendre.
— Et si c’était dans la maison d’un ritualiste que tu étais entrée ?
— Vous seriez déjà en train de me pleurer.
— Ce qui me tue, c’est l’audace que tu as eue de prendre ton bain dans la salle de quelqu’un que tu ne connais même pas.
— Avais-je le choix ? J’ai tellement transpiré et…
— Pardon, garde les détails pour toi.
— Imbécile.
Elle éclate de rire.
— J’imagine ta tête quand tu t’es retrouvée devant le monsieur une seconde fois.
— La honte pouvait me tuer.
— Gagagaga ! Mon ventre !
— Je te dis qu’il n’a même pas eu besoin de se répéter avant que je sorte de la pièce comme il me l’a ordonné.
— J’aurais tellement aimé assister à la scène.
— J’avais juste envie de disparaître. Jamais je n’ai eu autant honte de toute ma vie.
— Vraiment désolée pour toi.
— J’espère ne plus jamais revoir la tête d’aucun d’entre eux.
— Tu ne peux pas fuir Tata Alicia.
— Elle, je n’ai pas le choix que de l’affronter.
— Ça va aller, chérie. Tu vas trouver un autre boulot.
— J’espère.
Je reste discuter avec elle jusqu’à l’heure du déjeuner. Nous mangeons ensemble et je m’endors ensuite, toujours avec mon téléphone éteint. Je l’ai coupé dès que je suis sortie de l’établissement où j’ai humilié ma propre personne.
**** Une semaine plus tard ****
— Shelby, je te fais confiance.
— Comptez sur moi.
— Okay, je file, dit mon nouveau patron en sortant pour rejoindre sa femme à l’hôpital. Elle est sur le point d’accoucher.
Il y a une semaine, Tata Alicia m’a aidée à décrocher un boulot chez son ami, l’un des plus grands chefs cuistots de la ville, chez qui je m’étais perfectionnée durant les vacances passées. Dany, il s’appelle.
Je pensais qu’Alicia, Carène et ma mère allaient m’accabler de reproches, mais non. Alicia n’est même plus revenue sur mon entretien catastrophique qui aurait pu lui coûter son poste.
Ma mère et ma sœur sont venues me récupérer chez mon amie le soir-même. J’avais toujours mon téléphone éteint pourtant. Je me demandais quel sort m’attendait quand le téléphone de Lucie a sonné : c’était elles. Je ne sais pas comment elles ont su que j’étais chez elle. Bref. Le plus important, c’est qu’elles ne m’ont pas engueulée comme je le redoutais.
Je me sens vraiment épanouie dans ce que je fais. Mon monde, c’est entre les casseroles. Tout mon stress et mes soucis disparaissent dès que je commence à cuisiner.
Nous avons une grosse commande à livrer pour une fête de baptême. Je prends la place du chef et je dirige mes aînés. Dany a pris le risque de me désigner comme son représentant alors qu’il y a des personnes plus expérimentées et plus anciennes dans l’équipe. Je me dois d’être à la hauteur. J’ai enfin un boulot et je ferai tout pour le garder. Plus de gaffes.
À suivre...
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