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Le lendemain, j’étais au cabinet avant tout le monde. Deux cafés avalés à la hâte, les yeux rouges. Dans le reflet de l’ascenseur, j’avais l’air de quelqu’un qui cache quelque chose. Peut-être que c’était vrai.
J’avais remporté le dossier avec moi. Je me suis installé dans le petit bureau que Maître Kader m’avait attribué : une table en bois clair, un ordinateur lent, une cloison vitrée donnant sur le couloir. Puis j’ai ouvert l’affaire Bah, lentement, comme si chaque page pouvait me exploser au visage.
Les premières lignes parlaient d’un terrain disputé entre deux héritiers, dans un quartier de Cocody. Simple, banal. Mais plus je lisais, plus les détails devenaient étranges :
• la signature de mon père apparaissait au bas d’un très ancien contrat ;
• la même adresse revenait sans cesse : Rue des Acacias, n° 14 ;
• tout en bas d’une page, une mention à moitié effacée : « Témoin — 4ᵉ ét. » ;
• et en marge, d’une main que je ne reconnaissais pas : « Ne jamais rouvrir ce dossier sans autorisation. »
— Tu as une tête de zombie.
J’ai sursauté. Sarah Tano se tenait dans l’encadrement de la porte, deux gobelets à la main. Nous avions fait le droit ensemble, elle et moi, et le hasard — ou Maître Dago, encore lui — nous avait fait entrer dans le même cabinet. Sarah, c’était la seule personne ici avec qui je pouvais rire.
— Nuit blanche, ai-je dit. Le dossier de Kader.
— Ne te laisse pas dévorer dès la première semaine, Micka.
Elle m’a tendu un café et elle est repartie. C’est en la suivant des yeux, à travers la cloison, que je l’ai vu.
Un homme que je n’avais jamais croisé. Grand, mince, costume sombre. Il me regardait fixement, sans expression. Nos regards se sont croisés. Il a détourné les yeux aussitôt et s’est éloigné d’un pas rapide.
Peut-être n’était-ce rien. Un collègue curieux. Mais il y avait quelque chose, dans sa façon de partir. Comme s’il ne voulait pas être vu.
— Vous avez l’air perdu, Mickaël.
Maître Kader se tenait derrière moi, un dossier à la main.
— Je relisais l’affaire Bah, Maître.
— Ah, celle-là.
Son regard a glissé sur la couverture.
— Une vieille histoire. Tu n’as pas besoin d’aller trop loin. Contente-toi du rapport de synthèse.
— Bien, Maître.
Il a souri, d’un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
— Parfois, fouiller trop profondément ramène la poussière qu’on voulait oublier.
Ses pas ont résonné sur le parquet jusqu’à disparaître.
Avant de partir, ce soir-là, j’ai rangé le dossier dans le tiroir de mon bureau et j’ai fermé à clé. La photo, je l’ai gardée sur moi.
Je crois que la peur a commencé à s’installer ce jour-là. Discrète. Presque polie. Mais bien réelle.