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Le lendemain de la cérémonie, la maison semblait respirer différemment.
Après l’agitation des rites, les prières murmurées, les allées et venues des proches et le poids des révélations du Fâ, un calme nouveau s’était installé entre les murs. Les jumeaux dormaient paisiblement, enveloppés dans cette innocence qui ignore encore les attentes du monde. Julie, elle, demeurait assise près d’une fenêtre ouverte sur la lumière du matin, le regard souvent attiré vers ses enfants.
Puis elle prit son téléphone.
Contrairement à Sonagnon, qui avait accueilli les paroles du bokonon avec le respect dû aux traditions ancestrales, Julie éprouvait le besoin de chercher ailleurs d’autres réponses, d’autres signes, d’écouter Maître Solaire.
Lorsque Maître Solaire décrocha, elle lui transmit avec précision les détails de la naissance : la date, l’heure exacte, le lieu. Autant de coordonnées invisibles à partir desquelles, disait-on, il était possible de reconstituer la configuration du ciel au moment où une vie commence.
À l’autre bout du fil, l’astrologue demeura silencieux quelques instants.
Puis il lui dit qu’il rappellerait dans une heure environ. Le temps pour lui de tracer les lignes d’une carte céleste, recomposant la position des planètes, la course des étoiles et l’architecture du firmament telle qu’elle apparaissait lorsque Nolan et Evan avaient poussé leur premier souffle.
Le temps sembla suspendu.
Une heure passa. Puis le téléphone de Julie sonna. La voix de l’astrologue résonna. Une voix paisible, assurée, portée par la certitude tranquille de celui qui croit lire dans les constellations les secrets du destin.
— Ces enfants sont nés sous une étoile de feu.
Julie se redressa lentement.
— Ils appartiennent tous deux au signe du Bélier, avec un ascendant Lion. Deux influences puissantes. Deux forces qui se répondent et s’amplifient.
L’astrologue marqua une pause, comme pour contempler ce qu’il découvrait derrière les chiffres et les symboles.
— Je vois une énergie exceptionnelle. De l’ambition. Du courage. Une volonté de conquête. Leur ciel est dominé par le feu.
Le feu. Ce mot semblait revenir sans cesse. On dirait qu’il poursuivait les enfants depuis leur naissance.
Après les sacrifices accomplis sous la protection de Hêviosso, le maître du tonnerre, c’était maintenant un autre langage qui parlait encore de flammes, d’éclat et de puissance.
— Mars gouverne leur thème, poursuivit-il. Mars est la planète de l’action, de la lutte et du courage. Elle pousse à avancer, à vaincre les obstacles et à ne jamais reculer devant les défis. Quant au Lion, il est placé sous l’autorité du Soleil, source première de lumière et de chaleur. Ensemble, ces influences annoncent des êtres destinés à se distinguer.
Julie écoutait sans l’interrompre. Chaque mot semblait trouver naturellement sa place dans son esprit.
L’astrologue poursuivit :
— Ces enfants ne sont pas faits pour rester dans l’ombre. Je les vois dans des carrières qui demandent de l’endurance, du leadership et de la détermination. L’armée pourrait leur convenir. La médecine également. Je vois aussi la politique, ou encore le sport de haut niveau. Ils auront besoin de se mesurer au monde.
À mesure qu’il parlait, il avait l’impression de dévoiler les contours d’un horizon encore lointain. Comme si l’avenir des jumeaux se dessinait déjà dans une lumière qu’eux seuls ne pouvaient encore voir.
Puis il ajouta d’autres indications. Des détails qui, dans l’univers de l’astrologie, possédaient leur importance.
— Le mardi et le dimanche seront leurs jours favorables. Les grandes décisions, les engagements importants, les commencements décisifs trouveront davantage d’harmonie sous ces influences.
Sa voix se fit plus douce.
— Quant aux couleurs qui les accompagneront, ce sont le rouge et le jaune. Le rouge renforcera leur énergie vitale. Le jaune soutiendra leur rayonnement et leur confiance. En revanche, le noir est une couleur qu’ils devraient éviter autant que possible.
Julie resta silencieuse. Ses yeux se posèrent sur les berceaux où dormaient les enfants. Une étrange émotion l’envahit.
Là où les recommandations du bokonon lui avaient parfois semblé obscures, ces paroles lui paraissaient accessibles, presque rationnelles. Les astres lui offraient une lecture du destin qui correspondait davantage à sa sensibilité ; le ciel exprimait dans un langage moderne ce que les anciens cherchaient depuis toujours à comprendre.
Pourtant, en raccrochant, une pensée traversa son esprit. Les deux lectures se répondaient étrangement.
D’un côté, le Fâ avait parlé de grandeur, d’autorité, de responsabilités élevées. De l’autre, les étoiles annonçaient elles aussi des destinées tournées vers le commandement, l’action et la réussite.
Les chemins étaient différents. Les symboles aussi. Mais certaines promesses semblaient converger.
Ainsi, dès leurs premiers jours sur terre, Nolan et Evan se trouvaient déjà au croisement de deux univers. L’un puisait sa sagesse dans les traditions ancestrales, dans les autels, les sacrifices et la parole des ancêtres. L’autre élevait son regard vers les constellations et cherchait dans la course des planètes les signes de l’avenir.
Deux langages. Deux visions du monde. Deux vérités auxquelles leurs parents accordaient, chacun à sa manière, une parcelle de confiance.
Au centre de ces croyances, les jumeaux poursuivaient leur sommeil paisible, inconscients des prophéties murmurées autour d’eux. Derrière leurs paupières closes se tenait encore le mystère de leur destinée, fragile, telle une flamme naissante. Une destinée que les hommes tentaient déjà de déchiffrer, tandis que le temps, seul, détenait encore la clé de son accomplissement.
****
Les jours passèrent.
Ce matin-là, une douce lumière baignait la chambre des enfants. Julie venait d’achever leur toilette. Avec la tendresse minutieuse des jeunes mères, elle choisissait leurs vêtements pour la journée. Sur le lit étaient soigneusement disposées deux petites tenues jaunes qu’elle avait achetées quelques mois plus tôt, bien avant leur naissance.
Elle les prit dans ses mains et sourit.
— Regardez-moi ça… mes petits soleils.
Nolan remua légèrement tandis qu’Evan bâillait dans son berceau.
À cet instant, Sonagnon entra dans la pièce. Son regard se posa immédiatement sur les vêtements. Le sourire de Julie s’élargit.
— Qu’est-ce que tu en penses ?
Sonagnon observa les tenues quelques secondes.
— Le jaune ?
— Oui. Maître Solaire a pourtant été clair. Le jaune et le rouge sont leurs couleurs de protection. Puisque le rouge est trop voyant pour des bébés, je me suis dit que le jaune était parfait.
Le visage de Sonagnon se ferma légèrement.
— Je préférerais que tu choisisses autre chose.
Julie releva la tête.
— Encore cette histoire ?
— Ce n’est pas une histoire.
Elle poussa un léger soupir.
— Sonagnon, nous avons consulté deux personnes. Toutes les deux ont vu de grandes choses pour les enfants. Mais il y a une contradiction évidente. Le bokonon interdit les couleurs claires et le rouge. L’astrologue recommande justement le rouge et le jaune. Qui a raison ?
— Pour moi, la réponse est simple.
— Ah oui ?
— Oui.
Il s’approcha des berceaux avant de poursuivre calmement :
— Je trouve l’explication du bokonon cohérente. Les enfants sont déjà la lumière, les couleurs claires vont juste saturer cette énergie. En plus, je ne vais pas ignorer la parole du bokonon simplement parce qu’un astrologue dit autre chose.
Julie croisa les bras.
— Et pourquoi la parole de l’astrologue aurait-elle moins de valeur ?
— Parce que ce n’est pas notre tradition.
Le ton restait calme, mais la tension commençait à monter.
— Pas notre tradition ? répondit-elle. Tu crois que la vérité appartient à un seul peuple ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— Alors qu’est-ce que tu dis ?
— Je dis que l’astrologie est une spiritualité qui s’est développée ailleurs. Elle répond à la vision du monde d’autres peuples. Le Fâ, lui, parle notre langage spirituel. Il est enraciné dans notre histoire, dans nos lignées, dans nos divinités.
Julie secoua la tête.
— Tu rejettes l’astrologie parce qu’elle vient d’ailleurs.
— Non. Je la respecte. Mais je refuse qu’elle passe avant les recommandations données à nos enfants lors d’une cérémonie sacrée.
Un calme s’installa.
Au-dehors, on entendait le chant lointain d’un coq. Julie regarda les deux petites tenues jaunes.
— Je trouve ça injuste.
— Pourquoi ?
— Parce que l’astrologue a vu exactement la même chose que le bokonon. La réussite. L’autorité. Le leadership. Ils ont dit pratiquement la même chose.
Sonagnon réfléchit un instant.
— C’est vrai.
— Alors pourquoi ne retenir que ce qui t’arrange ?
Cette fois, Sagbo demeura quelques secondes silencieux avant de répondre.
— Parce qu’en cas de contradiction, je choisis la voie que je connais. Celle de mes ancêtres.
Sa voix était posée, mais ferme.
— Julie, si les deux messages convergent sur le destin des enfants, tant mieux. Mais lorsque les instructions divergent, je ne veux pas prendre le risque de désobéir aux prescriptions du Fâ.
— Même pour une couleur ?
— Surtout pour une couleur. Les interdits n’ont de sens que lorsqu’on les respecte dans les petites choses.
Julie détourna les yeux. La réponse ne lui plaisait pas. Elle regarda une dernière fois les vêtements jaunes, puis les replia lentement.
Sonagnon s’approcha doucement d’elle.
— Ce sont nos enfants, Julie. Nous voulons tous les deux ce qu’il y a de mieux pour eux.
Elle ne répondit pas immédiatement. Puis elle souffla :
— Très bien. Pas de jaune.
Un léger soulagement traversa le visage de Sonagnon.
Dans l’armoire, Julie choisit alors deux petites tenues bleu pâle. Elle habilla les jumeaux avec des gestes précis, presque mécaniques.
Pendant qu’elle boutonnait les vêtements, elle ne put s’empêcher de jeter un regard vers les ensembles jaunes restés sur le lit.
Au fond d’elle, le doute demeurait. Peut-être les étoiles avaient-elles raison. Peut-être les ancêtres. Peut-être ni l’un ni l’autre.
Mais ce matin-là, dans cette maison où se rencontraient deux visions du monde, c’était la parole du Fâ qui venait de l’emporter. Et, tandis que les jumeaux gazouillaient innocemment dans leurs nouveaux habits, nul ne pouvait encore dire quelle voix – celle des autels ou celle des constellations – les guiderait réellement au cours de leur existence.