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**** Chrystelle NOUKON ****
— Bonjour, chéri.
— Où est Justina ?
— Elle est toujours en voyage d'affaires. Mais papa Tony dit que c'est faux, qu'elle est partie se vendre.
KPA !
— C'est quoi ça ? questionne son père, furieux. C’est à ma fille que tu viens de donner ce gros coup là ?
— Que je t'entende ne serait-ce que miauler, et tu verras ce que je vais te faire ! Impolie ! combien de fois je t'ai répété dans cette maison de ne plus interférer dans les discussions des grandes personnes ?
— Frappe encore ma fille de cette manière et c'est toi que je bastonne ce matin ! Ça veut dire quoi, ça ? Tu frappes ma fille à cause de ta pétasse de sœur ?
— Et toi, tu donnes une très bonne éducation aux enfants en employant ce genre de mots en leur présence !
— Et toi, tu es la meilleure mère du monde en laissant ta pute de sœur aller et venir dans ma maison comme dans un moulin ?
— André, est-ce qu'on peut avoir cette discussion plus tard, s'il te plaît ? lui dis-je en promenant mon regard des enfants à lui pour lui rappeler une énième fois qu'on ne peut pas tenir ce genre de propos devant eux. Vous avez fini de prendre votre petit-déjeuner ?
— Oui, papa, répond mon garçon.
— Allez, viens, mon cœur, dis-je en soulevant Isaac. Toi, passe devant moi.
— Tu fais doucement avec ma fille ! Ce n'est pas elle qui a raté l'éducation dans votre famille.
— Pardon ? Je le questionne en me retournant pour le fixer.
— Ma princesse, suis maman. Le chauffeur vous attend. Tu travailles bien à l'école, d'accord ?
— D'accord, papa. Renifle-t-elle en pleurant en silence.
J'attrape sa main et l'entraîne dehors où le chauffeur les attend. J'installe Isaac sur son siège auto avant d'aider sa grande sœur, Stéphania, à attacher sa ceinture de sécurité.
— Ne pleure plus, d'accord ?
— Tu m'as frappée très fort, se plaint-elle en fondant en larmes à présent.
— Je suis désolée, chérie. Mais est-ce que tu as retenu la leçon ?
Elle continue de pleurer sans répondre.
— Stéphania ?
— Oui, maman.
— Tu sais pourquoi je t’ai frappée ?
Elle hoche la tête.
— Pourquoi maman t’a-t-elle frappée ?
— Tu m’as frappée parce que j’ai intervenu dans ta discussion avec papa sans y être invitée.
— Voilà ! La prochaine fois, est-ce que tu répondras encore à une question qui ne t’est pas adressée ?
Elle secoue la tête de gauche à droite.
— Super ! Ça, c’est ma fille. Si tu écoutes et fais ce que maman te dit, elle ne te frappera plus. D’accord ?
— D’accord.
— D’accord qui ?
— D’accord, maman.
— Je t’aime, chérie, dis-je en lui faisant un bisou sonore sur chaque joue avant d’essuyer ses larmes. Maintenant, tu me fais ton plus beau sourire.
Elle s’exécute et me montre ses petites dents dans un faux sourire.
— Voilà. Bonne journée, mes amours.
Je ferme la portière et le véhicule démarre.
— Tchalé, conduis prudemment, s’il te plaît.
— D’accord, madame, me répond le chauffeur.
J’attends que la voiture sorte complètement de la concession avant de retourner à l’intérieur pour m’occuper d’André. Il a osé nous insulter, ma famille et moi, ce matin. Oh non ! Je ne vais pas le rater.
Papa Tony est mon frère aîné. Il est venu m'insulter ici il y a quelques jours lorsqu'il est venu chercher Justina. Il a demandé où elle était et je lui ai répondu qu'elle était en voyage d'affaires. Il a répliqué qu'elle était allée se vendre et que je la couvrais comme d'habitude. Il a dit ça devant mes enfants. C'est la raison pour laquelle ma fille a tenu ces propos ce matin au sujet de sa tante. Cette petite enregistre tout ce qu'on dit et le répète dès que l'occasion se présente. C'est pour cela que j'évite certaines conversations en sa présence, mais son imbécile de père ne fait jamais attention à ce détail.
— André BIO, peux-tu répéter ce que tu as dit tout à l'heure ?
Il garde le silence et se concentre sur le journal qu'il fait semblant de lire en buvant son café.
— André ? Que ce soit la première et la dernière fois que tu insultes mes parents ou ma famille. Je dis bien : la dernière fois.
— Attends. Je rêve ou tu viens de me poser un ultimatum ?
— Tu es prévenu.
— Sinon quoi ? Tu vas faire quoi ?
— Essaie encore et tu verras, André BIO.
— Tu me profères des menaces dans ma propre maison ?
— Toi, tu as une maison ? Une maison pour laquelle tu n'apportes rien, alors que tu gagnes un salaire à six chiffres ? Tu sais d'où vient l'argent qui a financé plus de 90 % de cet achat ? Tu as la mémoire courte, on dirait.
— Prends un haut-parleur et crie au monde entier que c'est ta sœur qui a payé la maison dans laquelle nous vivons !
— Je n'ai pas besoin de leur dire, ni de te rappeler que c'est la « pute mal éduquée » qui ravitaille ta cuisine à chaque fois, et que tu viens ouvrir tes narines de phacochère pour manger sans une once de honte.
— Chrystelle !
— Le café que tu es en train de siroter, tu sais d'où il vient ? Tu sais combien il coûte ? Espèce d'irresponsable ! Tu es incapable de nourrir ta femme et tes enfants et tu oses insulter ma famille, alors que c’est ma sœur qui te nourrit ? Quel ingrat !
— Chrystelle, fais très attention à ce que tu dis.
— Sinon quoi ? Tu vas faire quoi ? Éhonté que tu es ! C'est quelqu'un comme toi qui vient insulter ma famille, alors que la tienne souffre de tous les maux qui gangrènent cette terre ? Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire ? Que je te rappelle d'où tu viens ? De quelle famille toi, André BIO, tu sors ?
— Tu dépasses les bornes, Chrystelle !
— Moi, je dépasse les bornes ? Et toi qui viens d'insulter toute ma famille, tu ne les as pas dépassées ? C'est le chaudron qui se moque de la marmite ! Dis donc !
— Chrystelle, ne me pousse pas à bout ce matin.
— Est-ce la première fois que tu insultes mes parents ? André, si je t'offense, insulte-moi. Si Justina te fait quelque chose, réprimande-la. Mais impliquer mes parents ? Insulter ma famille au complet ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? Depuis que tu m'as épousée, ai-je insulté tes parents ou un membre de ta famille une seule fois ? Ne serait-ce qu’une seule fois ? Si je l’ai fait et que j'ai oublié, dis-le-moi. Rappelle-moi où, quand et comment !
— Tu as raison. Je n'aurais pas dû. Je suis désolé.
— C'est ce que tu dis à chaque fois, André.
— Je suis désolé. Ça n'arrivera plus.
— Ce serait vraiment mieux pour toi que ça ne se répète pas.
— Arrête de me menacer dans ma maison.
— Rectification : c'est la maison de ma sœur. Si tu as autant envie d'en avoir une à toi et de te vanter d'en être le propriétaire, va-t’en acheter une ou construis-en une avec l'argent de ta poche !
— Pour ton information, c'est mon nom qui figure sur l'acte d'achat. Donc elle est à moi, cette maison. Et si je le veux, là, tout de suite, je vous fous à la porte. Toi et ta propriétaire de sœur !
— Regardez-moi cet éhonté !
— Tout ce que je te demande, c'est que ta sœur quitte ma maison. Je ne veux pas que ma fille la copie. Je veux qu'elle reste loin d'elle.
— C'est de notre faute si Justina est devenue ce qu'elle est aujourd'hui. Nous sommes responsables de la vie qu’elle mène.
— Notre ? Nous ? Toi et qui ?
— Toi, André BIO, et moi. Justina est venue habiter chez nous très jeune et elle était sage. Quand elle a commencé à déconner, qu'avons-nous fait pour la ramener sur la bonne voie ? Qu'avons-nous fait, André ?
— Ce n'était pas à moi de faire son éducation. J'ai accepté qu'elle vienne habiter sous mon toit, c'est largement suffisant. Je n'allais pas me mettre à l'éduquer en plus !
— Je ne sais pas si tu t’entends parler. Je ne sais pas si tu te rends compte à quel point les âneries qui sortent de ta bouche sonnent insensées, irréfléchies, égoïstes, hypocrites et irresponsables. J'ai honte à ta place, André. J'ai honte de qui tu es, de ce que tu deviens au fil des années. De cette personne répugnante que je découvre jour après jour.
— Je m'en fous de ce que tu penses de moi, Chrystelle. Je te dis que la bordellerie de ta sœur ne viendra plus dans ma maison. Je ne vais plus cautionner cela. À mon retour du travail ce soir, je ne veux plus retrouver ses affaires chez moi.
— Ma sœur n'ira nulle part ! C'est parce qu'elle n'a pas rempli le frigo comme d'habitude depuis qu'elle est en voyage et que tu es obligé de donner la popote que tu tiens ce genre de propos insensés ?
— De quoi parles-tu ?
— Peux-tu être hypocrite à ce point ? Tu me poses vraiment la question ?
— Ne m'insulte plus. Assez ! Ça suffit !
— Fais l'étonné ou celui qui ne comprend rien. C'est moi-même qui lui ai demandé de ne plus rien acheter pour cette maison. Tu dis être le père de famille, n'est-ce pas ? Eh bien, comporte-toi comme tel et assume tes responsabilités d'homme de maison !
— Chrystelle, tu es prévenue. Quand tu auras fini ton bavardage, prends ton téléphone, appelle ta sœur et dis-lui que je ne veux plus la voir chez moi.
Il pose sa tasse et le journal sur la table à manger, puis se lève. Il prend son sac, les clés de sa voiture, ses téléphones et sort.
— Dans tes rêves, André. Dans tes rêves !
Justina va m'entendre quand elle va rentrer. Elle va devoir m'affronter. À cause de ses bêtises, André insulte notre famille entière. Mon mari est un profiteur et un hypocrite. Il est mauvais, cet homme. J'ai honte de me l'avouer, mais c'est la vérité : j'ai épousé un profiteur de la pire espèce.
J'ai récupéré Justina à la mort de notre mère. Elle venait tout juste d'obtenir son BEPC. C'est la benjamine de la famille. C'est elle qui s'est occupée de la vieille durant sa maladie jusqu'à son décès. Après l'enterrement, lorsque mes frères ont proposé de la prendre sous leurs ailes, toutes mes belles-sœurs ont refusé qu'elle vienne habiter chez elles. Il n'y avait que deux options : soit je la récupérais, soit elle partait vivre chez nos parents paternels ou maternels. Pour moi, il en était hors de question. Je n'ai pas réfléchi deux secondes avant de leur dire que ma sœur allait me rejoindre. On parle de ma sœur, sortie du même ventre et du même père ! Je ne pouvais pas abandonner ma sœur germaine. Nous ne sommes que deux filles pour notre mère. Cette dernière, de son vivant, m'a fait promettre plus d'une fois de prendre soin de Justina lorsqu'elle ne serait plus là. Je le lui ai promis. Je lui ai juré que je serais toujours présente pour elle, que je l'éduquerais comme si elle était ma propre fille et que je serais une seconde mère pour elle. Mais aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir échoué dans ce rôle. Ce n'est même plus une impression. C'est un fait : j'ai échoué.
Ma Justina a changé depuis qu'elle a commencé l'université. Au début, ce n'était que de simples sorties entre amis qui ne me posaient aucun problème. C'est après que j'ai compris ce qui se cachait derrière. Elle a commencé à découcher, ramenait des cadeaux coûteux à la maison, dépensait excessivement alors qu'elle n'avait aucun emploi. Ma petite sœur avait commencé à collectionner les hommes, mariés ou non. Des hommes riches, surtout. Lorsque je l'ai finalement découvert, ma cupidité m'a poussée à fermer les yeux et les oreilles face à la vie qu'elle menait. Je suis responsable de ce qu'elle est devenue. Je m'en veux tellement. Il est peut-être déjà tard, mais je vais quand même essayer de la sauver, de la sortir de cette vie de débauche dans laquelle elle s'enlise.
Toute notre famille me condamne pour ce qu'elle est devenue, et ils ont raison. Je suis à couteaux tirés avec mes frères et le reste de la famille à cause d'elle. Mais je compte me rattraper et faire les choses bien, cette fois.
Je finis de me préparer et me rends à ma boutique. Je gère un mini-supermarché flanqué d'une buvette-cafétéria. C'est ma sœur qui m'a aidée à monter ces deux affaires. Je lui en suis et lui en serai éternellement reconnaissante. Elle a changé nos vies de la plus belle des manières, même si les moyens qu'elle a utilisés sont contraires à la morale. Même mes frères qui la stigmatisent aujourd'hui en ont profité lorsqu'ils n'arriveraient pas à joindre les deux bouts. Aujourd'hui qu'ils ont acquis leur stabilité financière grâce à elle, et qu'elle a pris goût à cette vie de débauche, ils viennent jouer les moralisateurs.
**** André BIO ****
Ma femme dit que je suis égoïste et profiteur. Oui, c'est vrai, je le suis et je l'assume pleinement. Dans cette vie, soit tu profites des gens, soit ce sont eux qui profitent de toi. Et moi, personne ne me pigeonnera. Tout ce que Justina a fait pour sa sœur et moi, elle l'a fait de son plein gré. Personne ne lui a rien demandé. Je ne vois pas pourquoi Chrystelle s'offusque du fait que je n'en tienne pas compte ou que je ne lui sois pas reconnaissant. D'un côté, elle me doit bien ça, je trouve. Je l'ai accueillie, hébergée, nourrie et scolarisée pendant que ses propres frères en étaient incapables ou ne le pouvaient pas parce que leurs femmes s'y seraient opposées. Je suis donc en droit de profiter de toutes les faveurs qu'elle nous accorde. C'est ma récompense pour chaque centime que j'ai dépensé pour elle. Qui fait encore quoi que ce soit gratuitement aujourd'hui ? Je mérite tout ce dont je bénéficie.
Justina est reconnaissante de nature, une qualité que sa sœur n'a malheureusement pas. Je m'en fous royalement de la manière dont elle a fait fortune ou dont elle dépense son argent. Dans cette vie, il faut viser ses intérêts en tout temps, en tout lieu et en toute circonstance. C'est ce que je fais : c'est ma méthode. Je sais saisir les opportunités. Cette voiture que je me plais à conduire, c'est elle qui me l'a offerte pour mon dernier anniversaire. La villa de six chambres dans laquelle je vis avec sa sœur et les enfants ? C'est encore elle qui nous l'a achetée. Pour me manifester sa gratitude de l'avoir accueillie sous mon toit, malgré la situation précaire dans laquelle je vivais avec Chrystelle pendant que ses frères, plus aisés, lui tournaient le dos, elle a mis mon nom sur l'acte d'achat. Devant la loi, la maison est à moi. J'en suis le propriétaire, et ce, pour mon plus grand bonheur. Depuis plus de deux ans, c'est elle qui ravitaille le foyer. Quel homme dans ma situation n'en profiterait pas ? J'en ai tiré parti au maximum, et je sais la chanter pour qu'elle continue de prendre soin de nous, comme je l'ai fait pour elle autrefois.
Mais cette saugrenue de Chrystelle a gâché mes plans en lui interdisant de continuer à faire le plein de la maison. Elle m'énerve tellement ! Elle vient de tout chambouler. J'avais mon salaire pour moi tout seul et j'en faisais ce que je voulais. Si elle pense qu'en me coupant l'herbe sous le pied, je vais me mettre à piocher dans ma poche pour la nourrir avec ses enfants, elle se fourre le doigt dans l'œil. Elle a de la chance de posséder des affaires qui lui rapportent de l'argent et lui assurent une autonomie financière ; sinon, je l'aurais affamée pour lui apprendre qu'on ne prend pas de telles décisions contre la volonté de son mari. Une femme financièrement indépendante est un danger pour la société et pour nous, les hommes. Si elle me tendait encore la main pour le moindre besoin, elle n'aurait jamais osé demander à sa sœur de stopper le ravitaillement. Elle ne hausserait pas la voix sur moi lors des disputes et ne me répondrait pas par des injures.
Justina aime sa sœur et ses neveux de tout son cœur, et sa sœur le lui rend bien. Bien qu'elle ait les moyens de s'offrir la plus luxueuse des villas en ville, Chrystelle s'oppose catégoriquement à ce qu'elle quitte notre toit. Selon elle, elle ne partira qu'après son mariage. Pourtant, nous savons tous deux qu'aucun homme n'épousera une femme avec le palmarès de sa sœur. Justina n'est qu'une prostituée de luxe. Son « travail » lui rapporte plus que le salaire des plus hauts cadres de ce pays. Elle prend son pied tout en encaissant le pactole, et c'est ça que Chrystelle, cette méchante sorcière, veut m'empêcher de croquer ! Elle va me le payer. Cette femme est ma poisse. Comment peut-on ruiner les projets de son propre mari à ce point ? Au lieu de s'allier à moi pour qu'on tire profit de la générosité de sa sœur, vu son grand cœur et l'amour qu'elle lui porte, cette imbécile joue les garde-fous. Elle refuse qu'on abuse de sa gentillesse. Qu'elle fasse ce coup à d'autres, passe encore, mais pas à moi, son mari !
Il faut impérativement que je trouve un moyen de la pousser à ravitailler la maison de nouveau. J'ai d'autres projets bien précis pour mon salaire, et donner l'argent de la popote n'en fait pas partie. En tout cas, pas cette année. Les années à venir, peut-être.
Prétendre qu'elle influence négativement ma fille n'était qu'un prétexte pour avancer mes pions. Mais en y réfléchissant plus mûrement, lui ordonner de quitter la maison n'était pas la bonne idée. Si elle s'en va pour de bon, comment vais-je continuer à profiter d'elle ? Qu'est-ce que je peux être bête, parfois ! Je ne sais même pas d'où m'est venue cette idée stupide. J'espère seulement que cette sorcière de Chrystelle ne va pas suivre mes mots au pied de la lettre et la mettre dehors. Je l'espère vraiment.
À suivre....
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