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**** Chrystelle NOUKON ****
— Madame, vous avez de la visite.
— Qui est-ce ? Je demande à mon employé.
— Votre frère.
— Qu'il entre. Il ne connaît plus le chemin qui mène à mon bureau ?
— Il est dans sa voiture et demande que vous veniez le voir.
— Tu vois bien que je suis occupée, non ? Va le lui dire, je lui réponds en changeant de mine.
J'ai déjà une petite idée de la raison de sa présence et, honnêtement, je ne suis pas d'humeur à écouter ses remontrances. Quelques instants plus tard, il entre sans s'annoncer.
— Bonjour, salue-t-il.
— Bonjour.
— Comment vont les enfants ?
— Ils vont bien. Et les tiens ?
— Ils vont bien aussi, grâce à Dieu.
— D'accord. Je suis occupée, comme tu peux le voir, c'est pour cela que je t'ai demandé de venir jusqu'à mon bureau.
— Je comprends. Tu as pu parler à Justina ?
— Tu n'as plus son numéro ?
— Elle m'a bloqué de partout. Elle a fait pareil avec Yves.
— D'accord.
— « D'accord » ? C'est tout ce que tu trouves à dire ?
— Que veux-tu que je dise d'autre ?
— La vie qu'elle mène t'enchante ?
— Ne recommence pas, s’il te plaît. Je ne suis pas d’humeur.
— Tout ce qu'on lui dit, c'est pour son bien !
— Qui a prétendu le contraire ?
— La vie qu'elle mène ne nous honore pas. Maman doit se retourner dans sa tombe en voyant en quoi tu as transformé sa fille. Ta propre sœur !
— Tu étais où, toi, lorsqu'il a fallu la prendre en charge après le décès de la vieille ?
— Je ne pouvais pas m'occuper d'elle à ce moment-là.
— Parce que ta femme te l'avait interdit ! Appelle les choses par leur nom et reconnais cette vérité pour une fois !
— Je ne suis pas venu pour ça.
— Tu es venu pourquoi, alors ? M'insulter comme à ton habitude et repartir comme si de rien n'était ? Quand notre mère est morte et qu'il fallait assumer sa charge, tu étais où ? Vous étiez où ?
— On n'en est plus là, Chrystelle.
— La discussion est exactement là où elle doit être, Landry ! Yves et toi avez abandonné la petite au moment où elle avait le plus besoin de vous. Si j'avais fait comme vous, où en serait-elle aujourd'hui ? Quand tu dis que notre mère se retournerait dans sa tombe en voyant ce que j'ai fait de sa fille, qu’en est-il de ton frère et de toi ? Tu sais ce qu'elle pense de toi, de là où elle est, en sachant que le lendemain de son enterrement, tu as abandonné sa benjamine parce que ta femme te l'a demandé ?
— Ce n'est pas exactement ça.
— Ah oui ? C’était quoi, alors ? Explique-moi pour que je comprenne !
— Tout ce dont tu parles appartient au passé ! Je te parle du présent, de ce que tu dois faire pour la ramener sur la bonne voie.
— Je t’interdis de me désigner comme la seule responsable de sa dérive en employant ce « tu » accusateur !
— D’accord.
— Voilà ! Nous sommes tous coupables de ce qu'elle est devenue. Je refuse que vous me désigniez comme l’unique coupable d'une faute partagée par tous.
— Tu lui as toléré cette vie-là, Chrystelle. Il y a eu trop de laisser-aller dans son éducation et dans son suivi.
— Quand il fallait l’éduquer et la cadrer pour qu’elle ne dérape pas, tu étais en voyage ?
— Si tu avais été ferme avec elle et l'avais recadrée comme il le fallait lorsqu'elle a commencé à déconner, on n'en serait pas là aujourd'hui, à essuyer la honte qu'elle jette sur toute notre famille !
— Landry, tu habites à seulement quelques kilomètres de chez moi. Qu’as-tu fait, toi, pendant tout ce temps ? Pendant tout le temps où elle vivait chez moi et où je lui inculquais ces « mauvaises valeurs » ?
— Tu m’as demandé de venir la recadrer et j’ai refusé ?
— Vraiment ?
— Oui !
— Donc, si je comprends bien, il faut que je te supplie de jouer ton rôle de grand frère pour que tu daignes le faire ? Waouh ! Tu m’épates !
— Tu sais quoi ? Dis tout ce que tu veux. La vérité est qu’elle était sous ta responsabilité. Tu as raté l’éducation de ta sœur, alors ne t'offusque pas qu'on te désigne comme la responsable de la prostituée de luxe qu'elle est devenue. Parce que tu l'es. Tu es coupable, Chrystelle !
— Landry, je te le répéterai toujours : tu es tout aussi coupable que moi, si ce n'est plus. Et Yves aussi. Pour rafraîchir ta mémoire de moineau : il y a quelques années, lorsqu'elle t'a donné deux millions pour l'enterrement de ta belle-mère, lui as-tu posé la question, ne serait-ce qu'une seule fois, de savoir où elle avait dégoté une telle somme alors qu'elle n'était qu'une simple étudiante sans aucun emploi ?
— Pourquoi ramènes-tu toujours tout au passé ?
— Parce qu'il le faut ! Oh que oui ! Il faut que je replonge dans le passé pour que tu te rendes compte à quel point tu as failli à ton rôle d’aîné, tout autant que moi.
— D'accord, fais-toi plaisir.
— Revenons-y, à ce passé que tu fuis de peur d'affronter ton irresponsabilité envers ta petite sœur !
— Chrystelle !
— Non, tu vas me laisser finir, Landry ! Tu sais comment elle a gagné cette somme ? Je veux que tu me répondes honnêtement. Tu sais d’où sortaient ces deux millions qu’elle t’a donnés ?
— Non.
— Et cela ne t’a pas effleuré l’esprit de lui poser des questions sur la provenance de cet argent ?
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, maintenant ?
— Tu le savais ! Tu savais pertinemment comment elle avait gagné ces deux millions. Pourtant, cela ne t'a pas empêché d'empocher les sous sans poser la moindre question. Et là, tu oses m'accuser d'être la seule responsable de ce qu'elle est devenue ? Quand tu profitais de l'argent de sa prostitution, elle ne te faisait pas honte ?
— Chrystelle, je pensais que… euh…
— Tu pensais QUOI, Papa Tony ? le coupai-je en haussant le ton. Qu’elle avait fait la manche pour te trouver 2.000.000 de francs CFA ? Par pitié, si tu as encore une conscience ou une once de pudeur, ne débite aucune autre bêtise en prétextant que tu ignorais que Justina se prostituait depuis des années !
— Hum... soupire-t-il en passant une main sur son visage.
— C'est mieux ainsi. Un autre rappel, au cas où ta mémoire flancherait encore : lorsqu'il y a quelques années, tu as perdu ton emploi et qu'elle a promis de t'en retrouver un autre, ce qu'elle a fait en te dégotant ce haut poste au ministère, poste que tu continues d'occuper, lui as-tu demandé comment elle avait réussi ? Par qui elle était passée pour te dénicher ce job en seulement quelques jours ? Il lui a fallu quoi ? Une semaine ! Une seule semaine pour te recaser, alors que tu étais au chômage depuis plus d'un an et que tu frappais à toutes les portes en vain !
— Je reconnais qu'elle m'a aidé à un moment donné.
— Oh non, tu ne reconnais rien du tout ! Je l’interromps à nouveau. Laisse-moi finir, Landry NOUKON. Laisse-moi te rafraîchir la mémoire. Les cadeaux et l'argent que ta femme et tes enfants recevaient à chaque période de fêtes, depuis qu'elle était simple étudiante, lui as-tu demandé, une seule fois, où elle trouvait les moyens de vous gâter autant ?
Il baisse la tête, incapable de répondre.
— Tu as vraiment la mémoire courte. Je te trouve gonflé, ingrat et éhonté d'avoir le culot de venir m'accuser, une énième fois, d'une faute qui est la nôtre à tous, en déclinant toute responsabilité et en me regardant droit dans les yeux !
— Chrystelle, écoute...
— Tu te tais et tu m'écoutes ! dis-je, hors de moi. En tant qu'aîné, depuis la mort de notre mère et depuis que j'ai pris la petite sous mon aile, m'as-tu appelée une seule fois pour me tendre ne serait-ce que cinq francs pour ses besoins ? Combien de fois as-tu pris de ses nouvelles ? Lui as-tu jamais demandé personnellement comment elle allait ? Comment elle s'en sortait avec ses études, tout au moins ? Comment elle gérait son quotidien ? À quel moment as-tu joué ton rôle de grand frère, Landry ?
— Chrystelle, laissons le passé derrière nous et ramenons Justina sur le droit chemin.
— C'est aujourd'hui que tu trouves qu'il faut laisser le passé derrière nous ? Vous n'êtes que des hypocrites et des éhontés dans cette famille ! J'attends Yves de pied ferme, moi aussi. Qu'il ose venir m'accuser de quoi que ce soit concernant Justina ! Vous étiez en voyage lorsqu'elle dérapait ? Ou bien n'était-elle plus votre sœur à ce moment-là ? Vous étiez aveugles ? Vous étiez sourds ?
— Chrystelle, où est-elle ? Il faut qu'on organise une autre réunion et qu'on discute plus calmement.
— C'est aujourd'hui que vous voulez multiplier vos réunions à la con avec des oncles qui ne lui ont jamais donné un sou et qui ne connaissent même pas la couleur de mon portail ? Le portail de la maison où elle a grandi depuis la mort de maman et où elle vit encore ?
— Si tu continues à ressasser le passé comme tu le fais, on n'avancera à rien. On veut juste discuter avec elle.
— C'est aujourd'hui que vous vous rebellez contre son mode de vie, parce qu'il ne vous convient plus après en avoir largement profité ? D'accord. Si vous voulez faire vos réunions, appelez la principale intéressée. Ne me mêlez plus à vos regroupements absurdes.
— Sur quel autre numéro puis-je la joindre ?
— Le même que nous avons tous.
— Elle m'a bloqué, je te l'ai dit tout à l'heure.
— Alors là, je ne peux plus rien pour toi.
— Tu peux lui transmettre le message ?
— Arrange-toi pour la voir et parle-lui en personne. Je ne suis et ne serai l'émissaire de personne.
— D'accord. Au revoir, dit-il en franchissant la porte de mon bureau.
Il fallait que je lui crache la vérité en face. Se jouer les saints aujourd'hui et me faire porter le chapeau après s'être abreuvés à la jarre de la pécheresse qu'ils veulent tous crucifier ? La bonne blague ! Je les attends un à un, et de pied ferme, pour leur rafraîchir la mémoire comme je viens de le faire avec Landry.
Il y a environ trois mois, nous étions tous à la fête de confirmation de la fille d'Yves, mon autre frère, quand la femme de l'actuel ministre des Finances a débarqué. Elle a accusé Justina d'avoir volé son mari et d'être à l'origine de la ruine de son mariage. Elle a raconté des choses pas possibles devant nos invités et nos amis. Après son départ, toute la famille s'est déchaînée sur Justina en lui faisant la morale. Des injures fusaient de partout. C'est comme s'ils attendaient tous l'occasion parfaite pour déverser leur venin. À un moment donné, ce n'étaient même plus des remontrances ou de simples insultes : ils ont dépassé toutes les bornes. Ils ont même voulu l’attacher pour la battre ! Calme de nature, Justina a planté tout le monde là et est partie. Trois jours plus tard, un de nos oncles paternels a convoqué une réunion qui n'a rien arrangé. Au contraire, cela a empiré les choses et, cette fois, Justina ne les a pas ratés : elle les a rhabillés pour l'hiver avant de quitter la séance. Dans la foulée, elle a bloqué tout le monde sur son téléphone, sauf mon irresponsable de mari et moi.
Je n'approuve pas la vie que mène ma sœur, mais je déplore la manière dont ils ont voulu régler le problème la dernière fois, ainsi que ce qu'ils essaient de faire depuis quelques jours en voulant convoquer une autre assise qui, j'en suis sûre, ne fera qu'empirer la situation. Vouloir la ramener à la raison en utilisant la manière forte n'est pas la solution. Elle n’est plus une gamine : elle aura trente ans dans quelques mois. Ce n'est pas aujourd'hui qu'ils vont jouer les donneurs de leçons avec de la violence et des menaces.
Depuis trois mois que cette histoire a commencé et que la vidéo du scandale avec la femme du ministre a circulé sur la toile, j'ai pris la résolution de ramener ma sœur sur le droit chemin. On ne sait pas qui, parmi nos invités, a filmé la scène et l’a balancée sur les réseaux sociaux. Cela a alimenté les discussions pendant des semaines. Son image a été salie. Il faut que ma sœur change de vie avant qu'il ne soit trop tard, sinon ma mère ne me le pardonnera jamais de là où elle est. Et je n'arrive déjà pas à me le pardonner moi-même.
Depuis trois mois, toutes mes tentatives pour la faire renoncer à cette vie qui ne l'honore pas, pas plus qu'elle n'honore notre famille, sont tombées à l'eau. Mais je ne baisserai pas les bras. Elle finira par m'écouter. Je peux encore la ramener sur la bonne voie. Oui, je le peux, et je le ferai.
**** Trois semaines plus tard ****
— Pourquoi tu me sers de la sauce sans poisson ni viande ?
— Tu as donné l'argent pour le poisson ou la viande et on ne t'en a pas servi ?
— Donc je n’ai plus le droit de bien manger dans ma propre maison ?
— J'ai préparé la sauce sans rien.
— Et pourtant, les enfants ont chacun de la viande et du fromage dans leur assiette !
— Mes enfants sont en pleine croissance et ils ont besoin de protéines pour grandir. C'est normal que leur mère travaille pour leur assurer un repas équilibré si leur père en est incapable.
— Chrystelle, ce que tu es en train de commencer là, tu te penses capable de le terminer ?
— Tu n'as pas honte de te disputer avec ta femme à cause d'un morceau de viande devant tes enfants ? Ah, j'oubliais ! La honte a foutu le camp chez toi il y a bien des lustres.
— Bonsoir !
— Tata Justina ! crie Stéphania en sautant de son siège.
Elle renverse sa sauce au passage, mais cela ne l'empêche pas de courir se jeter dans les bras de sa tante, qui la réceptionne le sourire aux lèvres.
— Comment va mon petit rayon de soleil ? demande-t-elle en couvrant son visage de bisous.
— Je vais bien. Et mon cadeau ?
— Déposez-les à côté du canapé, dit-elle à deux hommes qui font entrer plusieurs sacs et cartons dans le salon.
L'un d'eux est en uniforme. Sûrement un garde du corps.
— C'est quoi, tout ça ? Je la questionne en m'approchant.
— Bonsoir, belle-mère ! Où est mon mari ? me lance-t-elle sans répondre à ma question.
— Tata ! répond Isaac depuis la salle à manger.
— Mon mari à moi ! réplique-t-elle à son appel. Il est où, le seul homme qui fait battre mon cœur ? ajoute-t-elle en se dirigeant vers la salle à manger où Isaac s’agite sur son siège, impatient de se retrouver dans ses bras.
— Où est mon cadeau ? répète Stéphania.
— Patience, ma princesse, tu auras ton cadeau. Comment vas-tu, grande sœur ?
— Je vais bien. Toi, descends et va finir ton dîner, dis-je à Stéphania qui reste accrochée au cou de sa tante.
Justina la pose à terre et se dirige vers Isaac.
— C'est fait, madame.
— Merci, messieurs. Rentrez bien, leur souhaite-t-elle depuis la salle à manger, Isaac dans les bras.
— Merci, madame, répond l'homme en civil avant de sortir du salon.
— Maman, ma sauce s'est renversée, dit Stéphania en faisant une moue boudeuse, comme si quelqu’un d’autre était responsable du dégât.
Je commence à nettoyer le bazar qu'elle a fait pendant que Justina, toujours Isaac dans les bras, discute avec André qui arbore une mine renfrognée.
J'ai servi une sauce sans viande ni fromage à André parce qu'il refuse toujours de me donner l'argent de la popote. Il prétend ne pas avoir d'argent, alors qu'il perçoit son salaire chaque fin de mois. Je ne sais même plus à quand remonte la dernière fois où il a assumé une charge dans ce foyer. Il est temps qu'il reprenne son rôle d'homme de la maison. Lorsqu'il donnera sa part pour la popote, il mangera normalement, et comme un roi.
Voilà trois semaines que ma sœur a quitté cette maison, et c'est aujourd'hui seulement qu'elle revient. Elle est arrivée avec des bouteilles de vin qu'André zieute déjà, mais c'est mal me connaître : dès que j'aurai fini de débarrasser, j'irai les ranger dans le cellier et je fermerai la porte à clé.
Demain matin, à la première heure, j'aurai une énième discussion sérieuse avec Justina. Je n'abandonnerai pas ma sœur dans cette vie de prostituée de luxe. Elle reviendra sur le droit chemin, par la grâce de Dieu. Je viens de lui envoyer un message WhatsApp avant de me coucher, et je me suis assurée qu'elle le lise avant de poser mon téléphone. La nuit porte conseil, dit-on. Demain matin, nous aurons cette explication, elle et moi.
À suivre....
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