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La pluie tombait sur Dakar depuis plus d’une heure.
Derrière les grandes baies vitrées du salon, les lumières de la ville se reflétaient sur les flaques d’eau, transformant les rues en longues traînées dorées.
Amara Diène, debout au milieu de la pièce, tenait une enveloppe blanche entre ses doigts.
Elle avait relu son contenu au moins dix fois.
Pourtant, elle espérait encore avoir mal compris.
— Non…
Sa voix trembla.
— Non, ce n’est pas possible.
Sur le canapé, sa mère gardait les yeux baissés.
Son père, lui, était assis dans son fauteuil habituel. Mais l’homme autrefois fier qu’Amara avait toujours admiré semblait aujourd’hui avoir vieilli de dix ans.
— Papa… dis-moi que ce document est faux.
Il ne répondit pas.
— Papa !
Il releva lentement les yeux.
— Il est vrai.
Amara sentit son cœur se serrer.
— La maison va être saisie ?
Silence.
— Nos comptes aussi ?
Son père détourna le regard.
— Oui.
Elle recula d’un pas.
— Mais tu m’avais dit que la banque nous donnerait encore quelques semaines.
— Ils ont changé d’avis.
— Et l’entreprise ?
Cette fois, sa mère répondit.
— Elle sera liquidée si nous ne trouvons pas l'argent avant la fin du mois.
Amara ferma les yeux.
Depuis quelques mois, leur famille s’enfonçait lentement.
Les dettes s’accumulaient.
Les associés quittaient l’entreprise.
Les banques ne voulaient plus leur accorder le moindre crédit.
Et maintenant, leur maison familiale était menacée.
Mais quelque chose dans cette situation lui paraissait étrange.
Son père avait toujours été prudent.
Il n’avait jamais joué avec l’argent.
Alors comment une entreprise qui avait prospéré pendant près de vingt ans pouvait-elle s’effondrer aussi brutalement ?
— Combien ?
Son père soupira.
— Trois cent cinquante millions de francs CFA.
Amara sentit ses jambes devenir faibles.
— Trois cent cinquante millions ?
— C'est la dette totale.
Elle posa l’enveloppe sur la table.
— Même si on vend la maison, ça ne suffira pas.
— Je sais.
— Alors qu’est-ce qu’on va faire ?
Son père resta silencieux.
Amara le fixa.
— Papa ?
Il inspira profondément.
— Quelqu’un a proposé de nous aider.
Elle fronça les sourcils.
— Qui ?
Son père ne répondit pas immédiatement.
Puis il prononça un nom.
— Naël Kane.
Le visage d’Amara se figea.
Elle avait déjà entendu parler de cet homme.
Tout le monde connaissait Naël Kane.
Trente et un ans.
Héritier du groupe Kane.
Un homme qui avait construit sa réputation sur la froideur, la discipline et une ambition presque inquiétante.
On disait qu’il ne pardonnait jamais.
On disait également qu’il avait racheté plusieurs entreprises en difficulté avant de les transformer en sociétés extrêmement rentables.
Mais surtout…
Il existait une vieille histoire entre les familles Kane et Diène.
Une histoire dont Amara n’avait jamais obtenu les détails.
— Pourquoi voudrait-il nous aider ?
Son père baissa la tête.
— Parce qu’il a une condition.
Amara sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Quelle condition ?
Cette fois, ce fut sa mère qui se mit à pleurer.
Amara regarda ses parents tour à tour.
— Quelle condition ?
Son père se leva.
Il marcha jusqu’à la fenêtre avant de répondre.
— Il veut t’épouser.
Le silence qui suivit fut plus violent que n’importe quel cri.
Amara resta immobile.
Elle crut avoir mal entendu.
— Quoi ?
— Naël Kane veut t’épouser.
Elle éclata d’un rire nerveux.
— C’est une blague ?
Personne ne sourit.
Son rire mourut immédiatement.
— Vous êtes sérieux ?
— Oui.
— Mais je ne le connais même pas !
— Je sais.
— Je ne l’ai jamais rencontré !
— Je sais.
— Alors pourquoi voudrait-il m’épouser ?
Son père ferma les yeux.
— Je ne peux pas te l’expliquer.
Amara le fixa avec incrédulité.
— Tu ne peux pas ?
— Pas maintenant.
— Alors quand ?
Aucune réponse.
Elle sentit la colère monter.
— Vous voulez que j’épouse un homme que je ne connais pas pour sauver une entreprise qui est en train de mourir ?
— Pour sauver notre famille.
— Ce n’est pas différent !
— Amara…
— Non !
Elle recula.
— Vous ne pouvez pas me demander ça.
Sa mère se leva.
— Ma fille, s’il te plaît…
— Maman, tu veux vraiment que j’épouse un inconnu ?
— Je veux que notre famille survive.
Ces mots firent plus mal que tout le reste.
Amara regarda sa mère.
Puis son père.
Puis la maison.
Cette maison était son enfance.
Chaque mur contenait un souvenir.
Chaque pièce représentait une partie de sa vie.
Mais pouvait-elle sacrifier toute sa vie pour la sauver ?
Elle secoua la tête.
— Je suis désolée.
Elle se dirigea vers l’escalier.
— Où vas-tu ?
— Dans ma chambre.
— Amara, réfléchis avant de refuser.
Elle se retourna.
— Et si je refuse ?
Son père répondit d’une voix brisée :
— Nous perdrons tout.
---
Deux heures plus tard, Amara était assise au bord de son lit.
Elle regardait la bague posée devant elle.
Son père l’avait trouvée dans l’enveloppe.
Une bague magnifique.
Un diamant entouré de petits diamants noirs.
À l’intérieur, une inscription était gravée.
N.K.
Elle la prit entre ses doigts.
Pourquoi avait-il choisi elle ?
Pourquoi maintenant ?
Et surtout…
Pourquoi avait-elle l’impression que ce mariage n’était pas seulement une transaction ?
Son téléphone vibra.
Numéro inconnu.
Elle hésita avant de répondre.
— Allô ?
Aucune réponse.
— Allô ?
Puis une voix masculine.
Froide.
Calme.
— Amara Diène.
Elle se redressa.
Elle connaissait cette voix.
Pas personnellement.
Mais elle l’avait déjà entendue dans des interviews.
Naël Kane.
— C’est vous ?
— Oui.
— Je suppose que votre père vous a parlé de notre accord.
— Ce n’est pas un accord.
Un silence.
— Comment appelez-vous cela ?
— Du chantage.
Elle entendit un léger rire.
Pas un rire amusé.
Un rire presque dépourvu d’émotion.
— Vous êtes plus directe que je ne l’imaginais.
— Et vous êtes exactement comme on vous décrit.
— Vous ne me connaissez pas.
— Je sais suffisamment de choses.
— Vraiment ?
— Vous voulez m’épouser pour sauver ma famille.
— Oui.
— Pourquoi ?
Silence.
Amara attendit.
— Pourquoi moi ?
Naël répondit finalement :
— Parce que vous êtes la seule personne capable de respecter les conditions de notre accord.
— Quelles conditions ?
— Nous en parlerons demain.
— Non. Maintenant.
Sa voix devint plus ferme.
— Vous n’êtes pas en position d’exiger quoi que ce soit.
Amara serra la mâchoire.
— Vous êtes odieux.
— Et pourtant, demain, vous viendrez me rencontrer.
— Je ne vous dois rien.
— Pas encore.
Elle resta silencieuse.
Puis il ajouta :
— Mais bientôt, vous serez ma femme.
La communication se coupa.
Amara regarda son téléphone.
Son cœur battait rapidement.
Elle ne savait pas pourquoi.
De colère ?
De peur ?
Ou autre chose ?
Elle chassa immédiatement cette dernière pensée.
Jamais.
Elle ne tomberait jamais amoureuse d’un homme comme lui.
---
Le lendemain matin, Amara se rendit au siège du groupe Kane.
Le bâtiment dominait une partie du quartier des affaires.
Verre, acier, marbre.
Tout semblait calculé.
Parfait.
Froid.
À l’image de son propriétaire.
Une secrétaire la conduisit jusqu’au dernier étage.
Puis elle ouvrit une immense porte.
— Monsieur Kane vous attend.
Amara entra.
Naël était debout devant les fenêtres.
Costume noir parfaitement ajusté.
Une main dans la poche.
L’autre tenant un verre d’eau.
Il se retourna.
Et pendant quelques secondes, Amara oublia presque pourquoi elle était venue.
Il était encore plus impressionnant que sur les photographies.
Grand.
Élégant.
Regard sombre.
Visage parfaitement dessiné.
Mais surtout, ses yeux.
Des yeux qui semblaient observer les gens comme s’ils pouvaient voir leurs mensonges.
— Asseyez-vous.
Amara ne bougea pas.
— Je préfère rester debout.
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Naël.
— Très bien.
Il posa son verre.
— Vous avez lu le contrat ?
— Oui.
— Et ?
— Je refuse.
Le sourire disparut.
— Votre famille perdra sa maison dans quelques jours.
— Je trouverai une autre solution.
— Vous avez trois cent cinquante millions ?
— Non.
— Votre père ?
— Non.
— Vos proches ?
— Non.
Naël s’approcha lentement.
— Alors vous n’avez aucune autre solution.
Amara soutint son regard.
— Pourquoi voulez-vous m’épouser ?
Il s’arrêta à quelques mètres d’elle.
— Parce que j'en ai besoin.
— Pourquoi ?
— Cela ne vous concerne pas.
— Si. C’est mon mariage.
— Notre mariage.
Elle détestait la façon dont il prononçait ces mots.
Comme si tout était déjà décidé.
— Combien de temps ?
— Un an.
Elle fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Notre mariage durera un an.
— Et après ?
— Nous divorcerons.
Elle resta silencieuse.
— Pas d’enfants ?
— Non.
— Pas de sentiments ?
Cette fois, il la regarda longuement.
— Absolument aucun.
Quelque chose dans cette réponse lui fit étrangement mal.
Elle ne comprit pas pourquoi.
— Et en échange ?
— Je rembourse toutes les dettes de votre famille.
— Trois cent cinquante millions ?
— Intégralement.
— Et vous récupérez quoi ?
Il s’approcha encore.
— Vous.
Amara sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Je ne suis pas une propriété.
— Je le sais.
— Alors ne dites plus jamais ça.
Pour la première fois, quelque chose changea dans son regard.
Une émotion indéchiffrable.
— Très bien.
Il retourna vers son bureau.
— Voici le contrat.
Il le poussa vers elle.
Amara ne le toucha pas.
— Je veux savoir une chose.
— Laquelle ?
— Qu’est-ce que ma famille vous a fait ?
Naël resta immobile.
Son visage se ferma.
— Pourquoi posez-vous cette question ?
— Parce que tout le monde sait qu’il existe une histoire entre nos familles.
Il ne répondit pas.
— Mon père refuse de m’expliquer.
Toujours rien.
— Alors je vous le demande directement.
Naël leva enfin les yeux vers elle.
Et cette fois, Amara vit quelque chose dans son regard.
De la colère.
Une colère profonde.
Ancienne.
— Votre famille m’a pris quelqu’un.
Le cœur d’Amara se serra.
— Qui ?
Il détourna les yeux.
— Signez.
— Je ne signerai pas tant que vous ne me direz pas la vérité.
Naël s’approcha d’elle.
Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres du sien.
— Vous voulez connaître la vérité ?
Amara ne recula pas.
— Oui.
Il murmura :
— Alors devenez ma femme.
Elle sentit son souffle contre sa peau.
— Et vous découvrirez pourquoi j’ai choisi précisément votre nom.
Il se recula.
Puis il ajouta calmement :
— Mais je vous conseille une chose, Amara.
— Quoi ?
Son regard devint glacial.
— Ne tombez jamais amoureuse de moi.
Elle fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Naël la fixa pendant quelques secondes.
— Parce que je ne serai pas capable de vous aimer en retour.
Il s’éloigna.
Amara baissa les yeux vers le contrat.
Elle aurait dû partir.
Elle aurait dû refuser.
Mais elle pensa à ses parents.
À leur maison.
À tout ce qu’ils allaient perdre.
Ses doigts tremblèrent.
Elle prit le stylo.
Puis elle signa.
Naël ne bougea pas.
Il regarda simplement son nom apparaître au bas de la dernière page.
Amara Diène.
Le contrat était conclu.
Elle releva la tête.
— Quand aura lieu le mariage ?
— Dans sept jours.
Ses yeux s’écarquillèrent.
— Sept jours ?
— Oui.
— Vous aviez déjà tout préparé ?
— Depuis longtemps.
Cette phrase la glaça.
— Depuis combien de temps ?
Naël ne répondit pas.
Il prit le contrat.
Puis il s’approcha d’elle une dernière fois.
— Bienvenue dans ma vie, Amara.
Elle le fixa.
— Et bienvenue dans la vôtre.
Il lui tourna le dos.
Amara se dirigea vers la porte.
Mais juste avant de sortir, elle entendit sa voix.
— Amara.
Elle se retourna.
Naël avait le regard fixé sur une vieille photographie posée sur son bureau.
Une photographie d’une jeune femme.
Amara s’approcha légèrement.
Et son sang se glaça.
Elle connaissait cette femme.
Elle l'avait déjà vue.
Sur une vieille photo de famille.
Naël remarqua son expression.
— Vous la reconnaissez ?
Amara ne parvint pas à répondre.
Naël prit la photographie.
— Elle s’appelait Aïcha Kane.
Il marqua une pause.
— C’était ma sœur.
Amara sentit son cœur s'arrêter.
Parce qu’elle savait exactement qui était Aïcha.
Et parce qu'elle venait de comprendre une chose que personne ne lui avait jamais révélée.
Aïcha Kane était morte vingt ans plus tôt dans un accident impliquant directement la famille Diène.
Naël posa la photo.
Son regard rencontra celui d’Amara.
— Maintenant, vous comprenez pourquoi je vous ai choisie.
Amara sentit ses jambes trembler.
— Mon père…
— Oui.
— Il était là ?
Naël ne répondit pas.
Il se contenta de dire :
— Dans sept jours, vous deviendrez ma femme.
Puis son visage se durcit.
— Et le jour où vous découvrirez toute la vérité, vous me détesterez autant que je vous ai détestée avant même de vous rencontrer.
Amara sortit du bureau en état de choc.
Elle ignorait encore que le plus grand mensonge de sa vie venait de commencer.
Et elle ignorait surtout une chose.
Son père n’était pas le seul membre de sa famille à connaître la vérité.
Quelqu’un d’autre savait.
Quelqu’un qui avait tout intérêt à ce qu’Amara épouse Naël Kane.
Et cette personne était prête à tuer pour que le secret reste enterré.