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LE GENTLEMAN
À 7 h 15 précises, la ville commençait déjà à s’éveiller.
Les taxis klaxonnaient dans les rues, les vendeuses installaient leurs marchandises devant les boutiques et les travailleurs pressaient le pas pour ne pas arriver en retard. Chacun semblait avoir une destination, une obligation, une vie à poursuivre.
Lui, pourtant, marchait tranquillement.
Il avançait sans jamais regarder sa montre.
Grand, élégant, vêtu d’un costume noir parfaitement ajusté, il attirait les regards sans chercher à les provoquer. Ses chaussures étaient toujours propres, sa chemise soigneusement repassée et ses cheveux légèrement coiffés en arrière.
Mais ce n’était pas son élégance qui intriguait les gens.
C’était son regard.
Un regard calme, profond, presque triste.
On l’appelait le Gentleman.
Personne ne connaissait vraiment son nom.
Certains disaient qu’il était riche. D’autres prétendaient qu’il avait travaillé à l’étranger pendant plusieurs années. Quelques-uns racontaient même qu’il appartenait à une famille importante.
Mais personne ne savait réellement la vérité.
Et lui ne faisait rien pour la révéler.
Chaque matin, il entrait dans le même petit café situé au coin de la rue.
— Bonjour, monsieur.
Il répondait toujours avec un sourire.
— Bonjour, Madame.
Il s’asseyait près de la fenêtre et commandait la même chose : un café noir, sans sucre.
Il pouvait rester là pendant près d’une heure, sans téléphone à la main, sans ordinateur, simplement assis devant sa tasse.
Ce matin-là, pourtant, quelque chose allait changer.
Alors qu’il regardait distraitement les passants à travers la fenêtre, une jeune femme entra précipitamment dans le café.
Elle était essoufflée.
Ses cheveux étaient légèrement désordonnés et quelques gouttes de pluie glissaient encore sur son visage.
Elle tenait un sac contre elle et cherchait une place.
Toutes les tables étaient occupées.
Toutes… sauf celle du Gentleman.
Elle hésita avant de s’approcher.
— Excusez-moi… la chaise est libre ?
Il leva les yeux.
Pendant quelques secondes, il resta silencieux.
Comme s’il venait de voir quelqu’un qu’il avait attendu toute sa vie.
Puis il répondit doucement :
— Oui. Je vous en prie.
— Merci.
Elle s’assit en face de lui.
Le Gentleman détourna rapidement le regard.
Mais quelque chose avait changé dans son visage.
La jeune femme ne le remarqua pas.
Elle commanda un café et sortit son téléphone pour vérifier l’heure.
— Vous venez souvent ici ? demanda-t-elle après quelques minutes.
Il sourit légèrement.
— Tous les matins.
— Tous les matins ?
— Presque.
Elle le regarda avec amusement.
— Alors vous devez connaître tout le monde ici.
— Pas tout le monde.
— Pourtant, vous avez l’air de quelqu’un qui observe beaucoup.
Il baissa les yeux vers sa tasse.
— Observer les gens permet parfois de comprendre ce qu’ils ne disent pas.
La jeune femme sourit.
— Et vous, qu’est-ce que vous cachez ?
Cette fois, il ne répondit pas.
Son sourire disparut lentement.
Pendant un instant, son regard se perdit dans le vide.
Puis il murmura :
— Une promesse.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Une promesse ?
Il acquiesça.
— Une promesse faite il y a longtemps.
— Et vous la tenez toujours ?
Il regarda la pluie tomber derrière la vitre.
— Je n’ai jamais cessé de la tenir.
La jeune femme ne savait pas pourquoi, mais cette réponse lui donna un étrange sentiment.
Elle ne connaissait pas cet homme.
Elle ignorait son nom.
Elle ignorait son passé.
Pourtant, elle avait l’impression qu'une immense histoire se cachait derrière son silence.
Quelques minutes plus tard, elle se leva.
— Merci pour la chaise.
— C’était un plaisir.
Elle fit quelques pas vers la porte, puis se retourna.
— Au fait… je m’appelle Éléna.
Pour la première fois ce matin-là, le Gentleman sourit véritablement.
— Enchanté, Éléna.
Elle sortit.
Il resta seul.
Son regard suivit sa silhouette jusqu'à ce qu'elle disparaisse au bout de la rue.
Puis il sortit lentement une vieille photographie de la poche intérieure de son costume.
La photo était abîmée par le temps.
On y voyait une jeune femme souriante.
Il passa doucement son doigt sur son visage.
Puis il murmura :
— Neuf ans…
Sa voix tremblait légèrement.
— Neuf ans que je t’attends.
Il rangea la photographie.
Il se leva, paya son café et quitta le restaurant.
Mais ce qu’il ignorait encore, c’était qu’Éléna n’était pas entrée dans ce café par hasard.
Et surtout…
elle allait bientôt découvrir que le Gentleman qu’elle venait de rencontrer avait un passé directement lié au sien.