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Prélude : Fraise
J'ai connu Pivoine quand j'étais en CM1 à l'école Pilote du Centre, à Libreville. Je vivais chez mon oncle Francis qui était marin. Il était marié à Nathalie, une femme arrivée en mariage avec cinq enfants, qui me faisaient la misère à la maison, me talochaient et m’obligeaient à faire le ménage à leur place. Je n'avais pas d'autre choix que de vivre chez mon oncle, le benjamin de ma mère, car cette dernière, femme de ménage à Mékambo, ne pouvait pas nourrir ses six enfants, sans père. Oui, j'étais arrivée de Mékambo, deux ans auparavant. Je passais en classe de CM1. Mais après un test de niveau, la directrice de l'école s'était rendu compte que je ne savais ni lire, ni réciter mes tables de multiplication. On m'avait remise en CE1 où j'allais devenir la meilleure amie d'Anémone.
Je me prénomme Fraise. Ne me demandez pas d'où me vient ce prénom. Ma mère voulait m'éviter les vieux prénoms des membres de sa famille, du genre Jacqueline, Élisabeth ou Françoise. Elle m'a donc appelée Fraise. Je ne sais pas qui est mon père. Il paraît qu'il était jardinier chez le sous-préfet, et que ma mère et lui s'étaient retrouvés dans le même lit, un soir de fête d'indépendance. À ces moments-là, dans les patelins reculés du pays, le sous-préfet invitait tous les habitants à la fête et pourvoyait en bière et vin de palme. En fait, quand vous êtes née d'une nuit d'ivresse, vous passez votre enfance à vous entendre dire : « Ton rigolo de père. », « Ton imbécile de père. », « Ton maboule de père. » Il n'est jamais bon, au Gabon, de naître d'un père absent. On te rappellera toujours que depuis ta naissance, jamais ton père ne t'a acheté ni une couche, ni un bâton de manioc, ni un cahier. C'est ça le chemin qui m'a menée chez mon oncle Francis, qui est et reste la figure paternelle de ma vie.
Mais revenons à nos moutons. J'ai donc rencontré Anémone en CE1 et, deux ans plus tard, nous sommes devenues amies avec Pivoine. Voyez donc le trio de rêve, le trio de folie, le trio du bouloualou (désordre), comme disaient nos amies au collège. J'étais très bonne en maths, Pivoine était bonne en français et Anémone était bonne en anglais et en espagnol. Lorsque nous avons quitté l'École Pilote du Centre après avoir décroché le CEP, nous sommes allées au Collège Djoué Dabany. Vraiment ! Autant vous dire que la folie, ça nous connaît.
Je fuyais la maison pour me réfugier chez Anémone, dont la mère, une jolie femme myènè, vendait du poisson salé au marché d'Oloumi. Quand nous nous ennuyions, nous atterrissions chez Pivoine, dont la mère, une femme fang, aussi jolie que boudeuse, nous accueillait avec le sourire et nous rappelait qu'on devait réussir à l'école et se trouver de bons maris. La mère de Pivoine était la maîtresse d'un militaire haut gradé. Elle n'avait pas de marge de liberté car l'homme était possessif et jaloux. Alors, pour elle, l'idée de marier sa fille était une obsession, car elle ne voulait pas que sa fille ait la même vie qu'elle. Pourtant, Anémone et moi regardions avec envie et fascination la belle villa dans laquelle Pivoine vivait avec sa mère et ses trois petits frères ! Il y avait tout le confort moderne dans cette villa dont le réfrigérateur était plein de toutes les bonnes choses que l'on achète à l'hypermarché Mbolo.
Bref ! Vous l'aurez compris, la vie des uns peut avoir un impact sur celle des autres. J'ai 25 ans aujourd'hui. Anémone en a 22 et Pivoine 24. La vie est ce qu'elle est. Après le bac, j'ai réussi le concours d'entrée dans une école supérieure. J'ai obtenu mon BTS en comptabilité. Anémone est allée s'embourber à l'UOB. Elle peine à décrocher sa licence en droit, mais vient de décrocher un stage rémunéré dans une banque de la place. Pivoine a raté le bac deux fois. Elle a profité des relations de sa mère et a été engagée à l'accueil du plus grand hôtel de Libreville.