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La nuit où tout a changé
À 3 h du matin, Aïcha comprit qu’il existait des nuits capables de vous voler une partie de votre vie. Elle était assise sur le bord de son lit, immobile, les pieds nus posés sur le carrelage froid. La lumière de son téléphone éclairait à peine son visage. Elle regardait l’écran depuis plusieurs minutes sans réellement voir ce qui s’y affichait.
3 h 17.
Dehors, Dakar dormait, quelques voitures traversaient encore la rue. Un chien aboyait au loin. Le vent faisait trembler légèrement les rideaux de sa chambre, tout semblait normal mais rien ne l’était plus. Aïcha porta une main à sa bouche pour retenir un sanglot, elle avait essayé de pleurer puis d’arrêter de pleurer puis essayer de comprendre. Mais comment comprendre quelque chose qui n’aurait jamais dû arriver ? Elle ferma les yeux et immédiatement, son esprit lui ramena des images qu’elle aurait donné n’importe quoi pour oublier. Ses doigts tremblaient lorsqu’elle déverrouilla son téléphone. Elle ouvrit sa conversation avec Mariama.
Elle écrivit :
« Tu es réveillée ? »
Elle resta quelques secondes devant le message puis elle l’effaça.
Elle recommença.
« J’ai besoin de toi. »
Elle effaça encore.
Comment pouvait-elle expliquer l’inexplicable ? Comment pouvait-elle écrire ce qu’elle n’arrivait même pas à prononcer ? Elle posa finalement le téléphone à côté d’elle et enfouit son visage dans ses mains. Une larme tomba entre ses doigts puis une deuxième puis son visage fut inondé de larmes. Aïcha avait toujours pensé que les personnes brisées ressemblaient à des personnes brisées, elle venait de découvrir que c’était faux. On pouvait avoir les yeux ouverts et le sourire aux lèvres, répondre « ça va » quand quelqu’un demandait comment on allait, marcher dans la rue, prendre le bus, aller à l’université, discuter avec ses amis et même rire et pourtant, à l’intérieur, quelque chose pouvait être mort. Elle se leva lentement et marcha jusqu’au miroir.
Son reflet lui fit détourner les yeux et pourtant c’était bien elle, ses cheveux étaient défaits, son visage était marqué par les larmes et elle avait l’air épuisée mais elle ne reconnaissait plus cette fille. La Aïcha d’hier aurait trouvé une façon de plaisanter sur cette nuit, aurait appelé sa mère, aurait crié aurait su quoi faire mais la jeune femme qui se tenait devant ce miroir n’était plus certaine de rien. Elle prit son téléphone une dernière fois, cette fois, elle ouvrit l’application d’enregistrement vocal son doigt resta suspendu au-dessus du bouton elle inspira profondément puis elle appuya, sa voix sortit à peine.
— Je m’appelle Aïcha Diop. J’ai vingt et un ans.
Elle s’arrêta les lèvres tremblantes.
— Et cette nuit, quelqu’un m’a fait quelque chose que je n’ai jamais accepté.
Elle ferma les yeux.
— Je ne sais pas si quelqu’un me croira.
Une larme glissa sur sa joue.
— Mais je refuse de mourir avec cette histoire dans la gorge.
Elle arrêta l’enregistrement.
À cet instant, elle ne savait pas encore que ce simple fichier audio allait changer sa vie, elle ne savait pas que son nom allait bientôt circuler dans toute la ville, elle ne savait pas qu’on allait la traiter de menteuse qu’on allait fouiller dans son passé, qu’on allait juger ses vêtements, ses fréquentations et ses choix. Elle ne savait pas qu’un homme que tout le monde admirait ferait tout pour détruire sa réputation avant qu’elle ne détruise la sienne. Aïcha posa son téléphone sur la table de nuit puis elle s’allongea sans dormir.
À 3 h 17, elle croyait avoir perdu sa voix, elle ne savait pas encore qu’elle venait de la trouver.