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Amara resta plusieurs secondes devant l'immeuble du groupe Kane sans réussir à faire un pas.
La pluie avait cessé.
Pourtant, elle avait l'impression que tout autour d'elle était devenu flou.
Les voitures passaient devant elle.
Les employés sortaient du bâtiment.
Les klaxons résonnaient dans la rue.
Mais elle n'entendait presque rien.
Une seule phrase tournait dans sa tête.
Aïcha Kane était la sœur de Naël.
Elle connaissait cette histoire.
Tout le monde dans sa famille la connaissait.
Ou du moins, tout le monde semblait la connaître sauf elle.
Vingt ans auparavant, une jeune femme de dix-huit ans était morte dans un accident de voiture.
Aïcha Kane.
À l'époque, Amara n'était même pas née.
On lui avait toujours dit que l'accident avait été tragique mais qu'il s'agissait d'un simple accident.
Elle n'avait jamais imaginé que cette mort avait détruit une famille.
Encore moins que son père puisse y être mêlé.
Son téléphone vibra.
— Amara ?
C'était sa mère.
Elle regarda l'écran quelques secondes avant de répondre.
— Oui.
— Tu es où ?
— Devant les bureaux de Naël.
Un silence.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Amara ferma les yeux.
— Tu savais pour Aïcha Kane ?
Sa mère ne répondit pas.
Ce silence fut une réponse suffisante.
— Maman…
— Amara, rentre à la maison.
— Tu savais ?
— Rentre.
— Depuis combien de temps ?
— Je t'expliquerai.
— Quand ?
— Ce soir.
Amara raccrocha.
Elle resta immobile.
Puis elle monta dans un taxi.
Pendant tout le trajet, elle regarda défiler Dakar derrière la vitre.
Elle avait toujours pensé que sa famille était unie.
Elle venait de comprendre qu'elle ne connaissait peut-être pas sa propre famille.
---
Lorsqu'elle arriva à la maison, son père l'attendait dans le salon.
Il avait compris immédiatement à son expression que quelque chose avait changé.
— Tu lui as parlé d'Aïcha ?
— Il m'en a parlé.
Son père pâlit.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
— Que sa mort était liée à notre famille.
— Amara…
— Je veux la vérité.
Il se leva.
— Ce n'est pas aussi simple.
— Alors explique-moi.
— Tu ne peux pas comprendre.
Elle éclata de rire, mais ses yeux étaient remplis de larmes.
— Je ne peux pas comprendre ?
Elle s'approcha de lui.
— Je vais épouser l'homme qui nous déteste depuis vingt ans. Je vais vivre sous son toit. Je vais porter son nom. Et tu veux me dire que je ne peux pas comprendre ?
Son père baissa la tête.
— J'avais dix-neuf ans.
Amara se figea.
— Quoi ?
— Quand Aïcha est morte, j'avais dix-neuf ans.
— Tu étais là ?
Son père ne répondit pas.
— Papa.
Il passa une main tremblante sur son visage.
— Oui.
Amara recula.
— Tu étais dans la voiture ?
— Non.
— Alors quoi ?
Son père s'assit.
— Je conduisais la voiture qui a provoqué l'accident.
Le monde sembla s'arrêter.
Amara resta silencieuse.
— Tu as tué Aïcha ?
Son père leva les yeux.
— Non.
— Alors explique-moi !
— Je n'ai pas provoqué l'accident volontairement.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Il ferma les yeux.
— Cette nuit-là, je rentrais chez moi. Il pleuvait. Une voiture a brusquement changé de direction devant moi. J'ai freiné. Ma voiture a dérapé.
— Et Aïcha ?
— Elle était dans l'autre voiture.
Amara porta une main à sa bouche.
— Elle est morte à cause de toi.
— Je sais.
— Et tu ne m'as jamais rien dit.
— Tu étais trop jeune.
— Je n'étais même pas née !
Il la regarda avec douleur.
— Justement.
Amara sentit les larmes couler sur ses joues.
— Pourquoi Naël pense-t-il que notre famille est responsable ?
Son père resta silencieux.
— Papa !
— Parce que quelqu'un a falsifié certaines preuves.
Amara fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Après l'accident, les résultats de l'enquête ont changé.
— Qui les a changés ?
Son père secoua la tête.
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas ?
— Je savais seulement que quelqu'un voulait me faire porter toute la responsabilité.
— Mais pourquoi ?
Il ne répondit pas.
Amara commença à comprendre.
— Et Naël ?
— Il croit que je suis responsable de la mort de sa sœur.
— Tu ne lui as jamais expliqué ?
— J'ai essayé.
— Et ?
— Son père m'a interdit de l'approcher.
Amara resta silencieuse.
— Alors pourquoi ne pas m'avoir dit tout ça avant ?
Son père baissa les yeux.
— Parce que j'avais peur.
— De quoi ?
Il la regarda droit dans les yeux.
— De la famille Kane.
---
À plusieurs kilomètres de là, Naël se tenait seul dans son bureau.
Il avait retiré sa veste.
Sa chemise blanche était légèrement froissée.
Sur son bureau, le contrat signé par Amara était ouvert.
Il posa les doigts sur sa signature.
Puis il regarda la photographie d'Aïcha.
— Je tiens enfin ma promesse, murmura-t-il.
Quelqu'un frappa à la porte.
— Entrez.
Son assistant, Malik, entra.
— Monsieur Kane.
— Les préparatifs avancent ?
— Oui. Tout sera prêt pour samedi.
Naël acquiesça.
— La presse ?
— Sous contrôle.
— Et les invités ?
— Les familles ont reçu les invitations.
Malik hésita.
— Il y a autre chose.
Naël leva les yeux.
— Quoi ?
— Une personne a demandé à vous voir.
— Qui ?
Malik posa une enveloppe sur le bureau.
— Elle n'a pas donné son nom.
Naël prit l'enveloppe.
Aucune adresse.
Aucune signature.
Il l'ouvrit.
Une seule photographie se trouvait à l'intérieur.
Naël la retourna.
Son visage changea immédiatement.
Sur la photo, Aïcha était debout devant une voiture.
À côté d'elle se trouvait un homme.
Un homme que Naël connaissait.
Son propre père.
Mais la photographie semblait avoir été prise quelques heures seulement avant la mort d'Aïcha.
Naël retourna la photo.
Une phrase était écrite au dos.
« Tu cherches le mauvais coupable. »
Son regard se durcit.
Puis son téléphone sonna.
Numéro masqué.
Il décrocha.
— Qui êtes-vous ?
Une voix déformée répondit :
— Vous avez épousé la mauvaise personne.
Naël se leva.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Que vous arrêtiez le mariage.
— Sinon ?
— Sinon, Amara mourra exactement comme sa famille l'a fait avant elle.
La communication se coupa.
Naël resta immobile.
Pour la première fois depuis longtemps, une véritable inquiétude traversa son visage.
Quelqu'un savait.
Quelqu'un connaissait le secret.
Et surtout…
Quelqu'un surveillait Amara.
---
Le lendemain matin, Amara ouvrit les yeux avec une sensation étrange.
Elle avait presque oublié le mariage.
Puis elle aperçut la robe blanche posée sur une chaise.
Elle se redressa.
— Non…
Sa mère entra.
— Tu es réveillée ?
Amara regarda la robe.
— Pourquoi est-elle ici ?
— Les couturiers l'ont apportée.
— Je n'ai jamais choisi cette robe.
— Naël l'a choisie.
Amara soupira.
— Bien sûr.
Sa mère s'approcha.
— Elle est magnifique.
— Je n'ai pas envie d'être magnifique.
— Amara…
— J'ai envie que tout ça s'arrête.
Sa mère s'assit à côté d'elle.
— Tu peux encore refuser.
Amara la regarda.
— Et nous perdre la maison ?
— Nous trouverons une solution.
— Laquelle ?
Sa mère ne répondit pas.
Amara secoua la tête.
— C'est ce que je pensais.
Elle se leva.
— Je vais essayer la robe.
---
Deux heures plus tard, Amara sortit de la chambre.
La robe était simple.
Élégante.
Longue.
Elle dessinait parfaitement sa silhouette sans être provocante.
Sa mère la regarda avec les larmes aux yeux.
— Tu es magnifique.
Amara sourit tristement.
— J'ai l'impression d'assister à mes propres funérailles.
Sa mère lui prit la main.
— Ne dis pas ça.
Amara baissa les yeux.
Elle ne savait pas pourquoi, mais elle repensa au regard de Naël.
À cette phrase.
Ne tombez jamais amoureuse de moi.
Elle aurait dû être soulagée.
Pourtant, quelque chose dans cette phrase l'avait troublée.
---
Le soir venu, Amara reçut un message.
Naël : Demain, dîner chez moi. 20 heures.
Elle répondit immédiatement.
Amara : Je ne suis pas votre employée.
Quelques secondes plus tard :
Naël : Je sais.
Elle tapa :
Amara : Alors demandez au lieu de donner des ordres.
La réponse arriva.
Naël : Voulez-vous dîner avec moi demain soir ?
Elle fixa l'écran.
Puis répondit :
Amara : Pourquoi ?
Trois points apparurent.
Disparurent.
Réapparurent.
Puis :
Naël : Parce que dans cinq jours vous serez ma femme. Il serait utile que nous apprenions à nous supporter.
Amara leva les yeux au ciel.
Amara : Je vous déteste déjà.
La réponse fut immédiate.
Naël : C'est réciproque.
Elle sourit malgré elle.
Puis elle s'arrêta.
Pourquoi venait-elle de sourire ?
Elle posa son téléphone.
— Idiot.
---
Le lendemain soir, Amara arriva devant la demeure de Naël.
La maison ressemblait davantage à un palais qu'à une résidence privée.
Un immense portail noir s'ouvrit automatiquement.
Un employé la conduisit à l'intérieur.
Naël l'attendait dans la salle à manger.
Pas de costume.
Simple chemise noire.
Manches retroussées.
Amara détourna rapidement le regard.
— Vous êtes en retard.
Elle regarda sa montre.
— Il est exactement vingt heures.
— J'aime que les gens arrivent cinq minutes avant.
— Il fallait le préciser.
Il la regarda.
— Vous avez toujours réponse à tout ?
— Seulement avec les hommes arrogants.
Il eut un léger sourire.
— Asseyez-vous.
Le dîner commença dans un silence étrange.
Après quelques minutes, Naël posa ses couverts.
— Vous pouvez me poser une question.
Amara le regarda.
— Une seule ?
— Pour commencer.
Elle réfléchit.
— Pourquoi moi ?
Il resta silencieux.
— Vous l'avez déjà demandé.
— Et vous n'avez jamais répondu.
Naël regarda son verre.
— Parce que votre nom est lié à celui de ma sœur.
— Mais je ne suis pas mon père.
— Je sais.
Amara fronça les sourcils.
— Alors pourquoi me faire payer ?
Il releva les yeux.
— Je ne vous fais pas payer.
— Vous me forcez à vous épouser.
— Je sauve votre famille.
— En échange de ma liberté.
— Vous êtes libre de refuser.
Amara se leva brusquement.
— Vous savez très bien que je ne peux pas.
Naël la regarda.
— Alors vous avez fait votre choix.
— Non.
Sa voix se brisa.
— J'ai choisi ma famille.
Le regard de Naël changea légèrement.
Il se leva à son tour.
— C'est justement pour cela que je vous ai choisie.
Amara le fixa.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
Il s'approcha.
— Vous êtes prête à sacrifier votre bonheur pour les personnes que vous aimez.
— Et alors ?
— Parce que je sais ce que c'est.
Il détourna le regard.
Pendant quelques secondes, Amara aperçut une douleur réelle derrière sa froideur.
— Vous aimiez beaucoup votre sœur ?
Naël répondit sans hésiter.
— Plus que tout.
— Elle vous manque ?
Il serra la mâchoire.
— Chaque jour.
Amara baissa les yeux.
— Je suis désolée.
— Ne le soyez pas.
— Je le suis.
— Vous n'avez rien fait.
Elle releva brusquement la tête.
— Vous venez de dire que je n'ai rien fait ?
— Oui.
— Alors vous ne me détestez pas ?
Il la regarda longtemps.
— Je déteste votre nom.
La phrase lui fit mal.
Mais avant qu'elle puisse répondre, les lumières s'éteignirent.
Amara sursauta.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Restez ici.
Naël sortit immédiatement son téléphone.
Quelques secondes plus tard, les lumières de secours s'allumèrent.
Puis un bruit de verre brisé retentit dans le couloir.
Naël se plaça devant Amara.
— Ne bougez pas.
— Pourquoi ?
Il avançait déjà vers le couloir.
Amara le suivit malgré elle.
Une fenêtre était ouverte.
Le rideau bougeait avec le vent.
Sur le sol, un petit objet métallique était tombé.
Naël le ramassa.
Son visage devint livide.
— Qu'est-ce que c'est ?
Il ne répondit pas.
Amara s'approcha.
C'était une vieille clé.
Attachée à une petite étiquette.
Elle lut les mots inscrits dessus.
Chambre d'Aïcha.
Elle regarda Naël.
— Sa chambre existe encore ?
— Oui.
— Je peux la voir ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je vous l'interdis.
— Vous n'avez pas à m'interdire quoi que ce soit.
Elle prit la clé.
Naël tenta de la récupérer.
Mais Amara recula.
— Pourquoi avez-vous peur que j'entre dans cette chambre ?
— Amara.
— Qu'est-ce qu'il y a dedans ?
— Rien qui vous concerne.
Elle le fixa.
Puis elle se retourna.
— Alors je découvrirai seule.
Elle monta les escaliers.
— Amara !
Elle continua.
Arrivée au deuxième étage, elle trouva une porte blanche au bout du couloir.
La serrure correspondait parfaitement à la clé.
Elle l'inséra.
Clic.
La porte s'ouvrit.
La chambre était restée intacte.
Un lit.
Des livres.
Une coiffeuse.
Des photos.
Tout semblait figé dans le temps.
Amara entra lentement.
Sur la coiffeuse, elle aperçut une boîte à bijoux.
Elle l'ouvrit.
À l'intérieur, plusieurs objets étaient soigneusement conservés.
Puis elle remarqua une photographie.
Elle la prit.
Son souffle se coupa.
Sur la photo, Aïcha était assise à côté d'une jeune femme.
Une jeune femme qu'Amara connaissait.
Elle avait grandi avec elle.
Elle était la meilleure amie de sa mère.
Mariam.
Mais ce n'était pas le pire.
Au dos de la photo, une date était inscrite.
La veille de l'accident.
Amara sentit son cœur battre violemment.
Pourquoi Mariam était-elle avec Aïcha la veille de sa mort ?
Elle retourna la photographie.
Une phrase était écrite.
« Si quelque chose m'arrive, ne fais confiance à personne dans la famille Diène. »
Amara lâcha presque la photo.
Derrière elle, une voix murmura :
— Je vous avais demandé de ne jamais entrer ici.
Elle se retourna.
Naël se tenait dans l'encadrement de la porte.
Son regard était sombre.
Mais cette fois, ce n'était pas de la colère.
C'était de la peur.
Amara lui tendit la photographie.
— Pourquoi Aïcha connaissait-elle Mariam ?
Naël ne répondit pas.
— Pourquoi disait-elle de ne faire confiance à personne dans ma famille ?
Toujours rien.
Puis Naël prit lentement la photo.
Il la regarda.
Son visage changea.
— Cette photo n'était pas ici.
— Quoi ?
— Je l'avais détruite il y a vingt ans.
Amara sentit un frisson.
— Alors quelqu'un l'a remise ici.
Naël regarda la porte.
Puis le couloir.
— Oui.
Il comprit immédiatement.
Quelqu'un était entré dans sa maison.
Quelqu'un avait déposé la clé.
Quelqu'un avait placé cette photographie.
Et cette personne voulait qu'Amara la découvre.
Naël referma la porte.
— Nous devons partir.
— Pourquoi ?
Il la regarda droit dans les yeux.
— Parce que la personne qui a tué ma sœur vient peut-être de nous laisser un message.
Amara pâlit.
— Vous pensez qu'elle est encore en vie ?
Naël répondit d'une voix grave :
— Je pense surtout qu'elle sait que nous allons nous marier.
À cet instant, le téléphone d'Amara vibra.
Un numéro inconnu.
Elle ouvrit le message.
Une seule phrase apparut.
« Ne l'épouse pas. Il ne t'a pas dit pourquoi ton père était réellement sur les lieux de l'accident. »
Amara releva lentement les yeux vers Naël.
Il avait lu le message.
Leurs regards se croisèrent.
Et pour la première fois depuis leur rencontre, aucun des deux ne savait quoi dire.
Parce qu'une question venait de naître dans l'esprit d'Amara.
Et si Naël lui-même lui mentait depuis le début ?