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Ecrit par lpbk
Ce matin-là, Zoé s’était réveillée avec une douleur à l’estomac.
Un genre de douleur qui ne passait pas même après des supplications auprès du
Tout-Puissant et même après avoir invoqué désespérément tous ses ancêtres. Elle
se tortillait dans son lit, à la recherche d’une position qui la soulagerait,
mais le mal persistait. Elle regarda son portable. Mince, il ne lui restait
plus que trois minutes avant l’heure fatidique. L’heure butoir à partir de
laquelle elle serait définitivement à la bourre au cours d’institutions
politiques. Et ce même si Batman venait la chercher en bas de chez elle. Trois
minutes étaient peut-être suffisantes pour somnoler, pour retarder le moment
douloureux où elle devrait poser ses pieds sur le sol froid de sa chambre pour
aller se préparer. Elle eut à peine le temps d’y penser, de fermer ses
paupières que l’horrible sonnerie de son téléphone l’arracha à sa minable
ambition hypnique. Réveillée en furie, elle jura par tous ses ancêtres avant de
se résigner à se lever. Elle l’avait décrétée, cette journée commençait très
mal.
Zoé savait pourtant qu’elle n’aurait pas dû se hasarder sur les
réseaux sociaux la veille. Chaque fois que son doigt scrollait, à la recherche
de quoi ? Elle-même l’ignorait, ses heures de sommeil s’envolaient. Quand son
pouce eut terminé sa chute vertigineuse, il ne lui restait plus que trois
heures à dormir. Trois heures, c’était le temps qui lui avait fallu pour
apprendre qu’une ancienne amie s’était mariée et qu’une autre avait dîné dans
un restaurant étoilé. « Tout ça pour ça » se désola-t-elle, la tête
posée contre la vitre du RER ? Elle se promit alors de se coucher plus tôt le
soir suivant. Seulement, cette promesse jamais tenue, elle se la faisait depuis
plus d’une semaine. La situation n’avait pas changé d’un doigt.
Le sort continua de s’acharner sur Zoé qui malgré sa bonne volonté
arriva en retard à son cours. La minute de sprint qu’elle tenta à la sortie du
métro lui infligea un point de côté. Aux portes de sa salle, elle reprit son
souffle et épongea les gouttes de sueur sur son front. Un peu plus apprêtée,
elle frappa.
— Désolée du retard !
Le professeur avait abaissé ses lunettes et regardé de haut en bas
Zoé. Cette inspection mit mal à l’aise la jeune fille. Il devait probablement
se demander ce qu’elle foutait là comme tous les autres d’ailleurs.
— Hum… vous êtes ?
— Zoé Sia, monsieur.
— Eh bien rentrez mademoiselle Sia.
Il émargea son nom et l’invita à aller s’asseoir dans la salle. Zoé
jeta un coup d’œil furtif aux alentours à la recherche d’un visage familier,
qu’elle aurait rencontré lors de la semaine d’intégration, ou à défaut d’un
visage avenant, ou de n’importe quel sourire auquel elle aurait pu s’accrocher.
Un signe qui lui montrerait qu’elle avait le droit, elle aussi, de respirer le
même air que celui de l’élite française. Mais elle ne se heurta qu’à des
visages fermés. Le professeur l’avait suivie du regard, impatient qu’elle
prenne place pour reprendre son cours. Zoé se hâta alors dans le fond de la
salle. Elle, qui avait l’habitude d’être au premier rang, s’assit sur une des
dernières places.
Le professeur avait fait un topo sur le déroulement du cours tout
au long de la première année et ce qui était attendu des élèves. Il avait
évoqué le cas des fameux exposés en début de cours, redoutés par les 1A, dont Zoé
avait vu le spectre flâner sur les nombreux forums parlant de Sciences Po
qu’elle avait épiés cet été là. D’ailleurs, sur ce forum, ils avaient également
vanté les mérites de ce professeur, un politologue connu qui faisait quelques
apparitions médiatiques dans des émissions politiques que Zoé visionnait avec
son père. Qu’allait-il penser d’elle ? La retardataire du fond de la
salle.
Le politologue distribua le calendrier des séances avec le thème
de chaque exposé réalisé par les étudiants au début de chaque session. Il
laissa dix minutes de réflexion aux élèves pour choisir le sujet de leur
présentation. Zoé n’avait strictement aucune idée de ce qui l’intéresserait.
Elle avait déjà éliminé d’office les sujets dont elle ne comprenait même pas
l’intitulé. Elle se pencha davantage sur les thèmes autour de la
Grande-Bretagne, estimant en connaître suffisamment pour se permettre ce type
d’exposé. Elle parcourut la liste puis fit son choix.
Le professeur avait commencé à énoncer les sujets et à recueillir
les noms des premiers volontaires.
— Alors pour la séance du 19 octobre. On aura trois
exposés. Le premier sur l’arrêt Malbury vs Madison.
Une main se leva dans la salle.
— Très bien, rappelez-moi votre nom ?
— Delage, Sophie Delage, dit une petite voix fluette qui
s’éleva du premier rang.
— C’est noté ! Personne d’autre ? Très bien. Le deuxième
sujet est sur la super constitutionnalité allemande.
— Moi monsieur, Adam Becker, annonça un jeune homme à
l’extrême gauche de la salle.
— Parfait ! Et le dernier, pourquoi la Grande-Bretagne
n’a-t-elle pas de constitution ?
Zoé leva la main aussitôt. Seulement, un autre jeune homme au
centre droit de la salle agita la sienne également.
— AH ! Il semblerait qu’on ait deux personnes intéressées par
le sujet de la constitution en Grande-Bretagne, mademoiselle Sia et monsieur… ?
— Vincent Héron, répondit d’une voix rêche le jeune homme en
question.
— Très bien ! Je vous mets tous les deux sur ce sujet.
Le fameux Vincent avait jeté un rapide coup d’œil en direction Zoé.
Il lui sourit. Un sourire crispé qui traduisait son mécontentement de devoir
partager le sujet avec une personne qui avait obtenu le concours au rabais. Zoé
lui rendit timidement son sourire.
À la fin du cours, Vincent l’avait alpaguée alors qu’elle se
dirigeait vers la sortie de l’établissement. Vu qu’elle avait filé à toute
vitesse, il avait certainement dû hâter le pas pour la rejoindre. La chevelure
ébouriffée du jeune homme confirma sa théorie.
— Sofia, c’est ça ?
— Zoé, répondit-elle sèchement.
« Ça commençait mal », pensa-t-elle.
— Oui désolé, j’ai du mal avec les prénoms. Hum, tu t’y
connais un peu toi sur le système politique britannique ?
— Oui et toi ?
— Euh ouais bien sûr.
— Alors pourquoi tu me demandes ?
— Parce que… pour… euh… je ne sais pas… savoir, balbutia
Vincent.
— Si j’avais bien ma place parmi vous et que j’avais un
minimum de connaissances qui dépassait le cadre de ma cité.
— Non pas du tout, c’est un sujet compli… Putain, je
m’enfonce, écoute, désolé !
— Hum… Tu veux savoir autre chose ?
— T’es dispo demain pour qu’on bosse l’exposé ?
— Ouais bien sûr ! Vu qu’il est dans moins de trois semaines,
il faudrait effectivement qu’on s’y mette.
— Top ! Écoute je t’ai cherchée sur Facebook, mais je ne t’ai
pas trouvée. Rajoute-moi, c’est Vincent Heron.
Effectivement, il avait peu de chances de tomber sur le profil de Zoo
Eh. La jeune fille accepta sa demande d’ami puis le regarda disparaître dans la
foule d’élèves qui se précipitait à la cafétéria. Il avait tenté d’arranger sa
tignasse brune, ce qui avait amusé Zoé.
Il n’y avait rien de plus attendrissant que l’ignorance des petits
1A. Le lendemain, Vincent et Zoé, sans savoir ce qui les attendait, s’étaient
donné rendez-vous à la bibliothèque de Sciences Po pour y travailler leur
exposé. En dépit des heures passées sur les forums, Zoé avait raté
l’information cruciale sur cette fameuse bibliothèque. De nombreux étudiants,
en son sein, avaient livré une bataille féroce pour espérer y poser leurs
fesses. Les places qui étaient libres étaient aussi nombreuses que les
habitants de l’Arctique.
C’était avec l’espoir d’un après-midi fructueux en recherches
qu’ils avaient naturellement pensé à la sacro-sainte bibliothèque. Ils ont vite
déchanté lorsqu’ils s’aperçurent qu’il n’y avait plus un seul bout de table
libre. Certains s’étaient même assis par terre dans l’espoir que des étudiants
cèdent leurs places ignorant que ceux qui étaient bien installés ne
libéreraient pas les lieux avant trois heures au moins.
— Ça fait vingt minutes qu’on tourne en rond, viens on prend
les bouquins dont on a besoin et on se barre dans une autre bibliothèque,
proposa Zoé.
— Putain c’est de la folie ici ? S’exaspéra Vincent qui
faillit trébucher sur les jambes d’un étudiant dans l’attente d’une
place.
— Je te l’ai dit, on prend des livres et on se tire.
— Ouais on va faire ça. J’ai pensé à trois, quatre ouvrages
que l’on pourrait prendre.
— Top, j’en ai aussi quelques-uns en tête.
— Hum, on fait les rayons pour les bouquins et on se retrouve
à l’entrée ça te va ?
— Parfait !
Zoé avait hâte de trouver ses ouvrages et de fuir la fournaise
qu’était la bibliothèque. Le nombre de personnes, l’ébullition des cerveaux et
la pression avaient généré une chaleur étouffante qui obstruait l’esprit de Zoé.
Heureusement, qu’ils n’avaient pas trouvé de places, elle aurait été incapable
de se concentrer dans une telle atmosphère. Son cerveau aurait été bien trop
occupé à maintenir la température de son corps.
Les bras chargés de plusieurs ouvrages, Vincent et Zoé se
rejoignirent à l’entrée de la bibliothèque comme convenu. Seul un bouquin de
Vincent manquait.
— Tu connais une autre bibliothèque ? demanda le jeune
homme.
— Non, je n’habite pas dans le quartier moi.
— Moi non plus, enfin si, mais je ne le connais pas. Au pire,
on peut se poser chez moi pour bosser, je suis à dix minutes à pied
d’ici.
— Sérieux ? S’extasia Zoé. Il fallait le dire plus tôt, on
n’aurait pas perdu vingt ans de notre vie dans ce four.
— Désolé, j’ai toujours bossé en bibliothèque. Je suis plus
concentré que quand je suis chez moi. Mais c’est pas grave, au moins, on le
saura pour la prochaine fois.
Ils se mirent en route.
— Franchement la chance d’habiter dans le coin ! Je suis en
galère d’appart et j’en cherche un. Je vais pas tenir longtemps avec trois
heures dans les transports par jour.
— 3 h ! hurla Vincent. J’aurais pas pu.
— Quand t’as pas le choix, tu fais avec ! T’as fait comment
pour trouver le tien ?
— Euh… c’est l’appart de ma grand-tante, répondit Vincent
d’une petite voix. Le son qu’il émettait était à peine audible.
— Pardon ?
— C’est l’appart de ma grand-tante, répéta-t-il d’une voix
plus ferme.
— OK bah c’est cool pour toi, t’as pas à être gêné.
— Non, je ne suis pas gêné.
— Arrête, t’es tout rouge.
— Je peux peut-être voir avec elle si elle connaît quelqu’un
qui connaît quelqu’un qui pourrait te dépanner.
— Oh merci ça serait génial ! Je suis littéralement au bout
de ma vie.
— Tu peux !
Vincent s’immobilisa et chercha dans sa pochette les clés de son
appartement. Les étudiants traversèrent une petite cour et rejoignirent un
autre bâtiment. L’appartement se trouvait au rez-de-chaussée donnant sur deux
fleurs qui se battaient en duel dans la cour. Le studio n’était pas décoré. Pas
d’objets personnels ni de photos qui ornaient les murs blancs. Vincent semblait
vivre dans une planque. Un lieu impersonnel dans lequel il ne satisfaisait que
ses besoins vitaux : dormir, boire et manger. Quelques livres étaient
dispersés sur le lit et sur l’unique table basse du studio. Des recueils et des
ouvrages aux titres barbares terrifiants qui rappelaient à Zoé ses heures de
calvaire en philosophie. Comment pouvait-il avoir des nuits apaisées en
s’endormant sur de tels pamphlets ? Et elle, combien d’ouvrages de retard
avait-elle sur lui ? Zoé s’empara de L’art de la guerre de Sun
Tzu, jauni, dont plusieurs pages livraient une guerre de tranchées entre
elles.
— Il est génial, je te le recommande.
— Ouais, on m’en avait parlé, mais je t’avoue que je n’avais
jamais pris le temps de le lire.
— Prends-le je te le file. Tu me diras ce que t’en
penses.
— Merci.
Zoé le rangea dans son sac. Vincent l’invita à s’asseoir sur son
canapé-lit. Ils se mirent enfin à se pencher sur leur sujet d’exposé. Ils en
définirent les thèmes. Vincent se lança dans une longue tirade sur l’importance
de la constitution dans les fondements de la démocratie, mais comment celle-ci
pouvait également être manipulée à des fins politiques. Zoé compléta sur la
Grande-Bretagne et sa monarchie parlementaire bien plus stable depuis des
siècles. Chacun réfléchissait aux arguments pertinents à mettre en avant dans
l’exposé. Zoé avait songé à mettre en parallèle la stabilité de la politique
britannique et les nombreux changements de constitution en France depuis la
révolution de 1789. Vincent avait jugé sa réflexion non pertinente et hors de
propos, il ne s’agissait pas de parler de la France, mais uniquement de la
Grande-Bretagne. « Le sujet est clair », avait-il rétorqué, alors elle
s’est tue. « Après tout, ce mordu d’essais politiques devait probablement
savoir ce qu’il était attendu d’eux », prétexta-t-elle. Leurs
interrogations leur avaient permis d’en déduire une problématique et
d’esquisser une ébauche de plan.
— Je te propose qu’on s’arrête là et qu’on lise chacun de
notre côté les bouquins pour voir si on aimerait traiter le sujet sous un autre
angle. Et puis, je suppose que tu dois rentrer chez toi non ?
— Ouais, il commence à se faire tard, on se revoit
quand ?
— Vendredi aprèm si ça te va ! On a plutôt bien avancé je
trouve.
— Carrément, à vendredi alors.
Ils s’étaient relevés tous les deux. Sans même y réfléchir, ils
s’étaient fait la bise. Vincent avait légèrement froncé les sourcils et Zoé
s’était mordue la lèvre, mal à l’aise de ce qui venait de se passer.
Une simple bise, ce geste si anodin avait tant bouleversé Zoé qu’elle y pensa
sur le trajet du retour. « Quelle conne », se dit-elle en repensant à ce
moment. Elle plongea la tête dans son sac puis en la relevant, elle aperçut le
livre jauni de Sun Tzu qu’elle avait emprunté à Vincent. Un peu de lecture lui
ferait oublier le malaise. Alors, elle lut la première page et puis les
suivantes.