Chapitre 4 : Les Ombres du Passé

Write by Ellie chou

La nuit parisienne enveloppait la ville d’un voile de mystère, et les lumières tamisées des réverbères jetaient des ombres allongées sur les ruelles pavées.

 Après leur rencontre impromptue dans le parc, Mariana et Jean-Philippe avaient échangé quelques messages, chacun hésitant à imposer sa présence dans la vie de l’autre.

 Mais ce soir-là, sans vraiment y réfléchir, ils s’étaient donné rendez-vous dans un petit bistrot du Marais.

Assis à une table près de la fenêtre, un verre de vin à la main, Jean-Philippe observait Mariana. 

Elle avait cette façon de jouer distraitement avec le pied de son verre, un geste presque inconscient qui trahissait une pensée lointaine.

— Vous avez l’air ailleurs, Mariana, fit-il remarquer avec un sourire léger.

Elle releva les yeux vers lui et esquissa un sourire fatigué.

— C’est drôle… Je passe mon temps à peindre des couleurs, mais parfois, j’ai l’impression que mon passé n’est fait que de nuances de gris.

Jean-Philippe posa son coude sur la table et la fixa avec une attention sincère.

— Dites-moi.

Elle soupira légèrement, hésita, puis se lança :

— Je suis née à Lisbonne, dans un quartier populaire, avec une famille qui aurait pu être ordinaire si elle n’avait pas été marquée par tant d’ombres.

Elle marqua une pause, comme pour trouver les mots justes.

— Mon père, Thom, était un homme brisé. Il avait grandi dans la pauvreté, élevé par un père violent et une mère soumise qui n’avait jamais su le protéger.

Il avait tout fait pour s’en sortir, mais l’alcool et les dettes l’avaient vite rattrapé.

Jean-Philippe resta silencieux, l’encourageant d’un regard à continuer.

— Ma mère, en revanche… c’était une femme forte, peut-être trop. Elle s’appelait Sofia Kouassi epse Thom, et elle n’a jamais accepté de baisser les bras, même quand la vie lui imposait des épreuves insurmontables.

C’était elle qui travaillait dur, qui tenait la maison, qui nous protégeait mon frère et moi. Mais à force de porter tout ce poids, elle s’est usée.

Mariana baissa les yeux, jouant avec la bague fine qu’elle portait au doigt.

— Thom n’était pas un mauvais homme, je crois qu’il nous aimait à sa manière. Mais il avait ce regard… ce regard vide, comme si le monde lui avait volé quelque chose qu’il ne pourrait jamais récupérer. Et à chaque verre qu’il buvait, ce vide devenait un gouffre.

Jean-Philippe hocha lentement la tête.

— Votre mère a-t-elle réussi à s’en sortir ?

— Oui… et non. Elle a fini par quitter mon père, emportant mon frère et moi avec elle. On a survécu, mais elle n’a jamais cessé d’avoir peur. Peur que Thom nous retrouve, peur de manquer d’argent, peur que la vie recommence à s’acharner.

Un silence pesa entre eux, empli d’émotions à peine contenues.

— Et vous ? demanda-t-elle soudainement. Votre famille ?

Jean-Philippe se redressa légèrement, comme si cette question le ramenait à des souvenirs qu’il préférait éviter.

— Mon père, Ponce, était un architecte brillant, rigide, méthodique… et terrifiant.

Il prit une gorgée de vin avant de continuer.

— Il ne nous frappait pas, non. Mais il avait cette manière de nous faire sentir… insignifiants. Rien n’était jamais assez bien.

Il m’a élevé avec l’idée que l’échec était une honte, que l’amour était une distraction, que l’engagement était une faiblesse.

Il laissa échapper un rire amer.

— Je crois qu’il aurait préféré que je sois une machine plutôt qu’un fils.

Mariana l’écoutait avec une attention presque douloureuse.

— Et votre mère ?

Jean-Philippe passa une main dans ses cheveux, comme si la simple évocation de sa mère ravivait une blessure profonde.

— Claire Guerin… elle était douce, bienveillante. Mais elle était aussi prisonnière. Mon père décidait tout, et elle suivait, sans jamais protester.

J’ai grandi en voyant une femme que j’aimais être réduite à l’ombre d’elle-même. Et je crois que ça m’a marqué plus que je ne voulais l’admettre.

Il fixa un point imaginaire devant lui, songeur.

— J’ai grandi en fuyant tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un engagement. L’idée même de dépendre de quelqu’un ou que quelqu’un dépende de moi me terrifiait.

Mariana posa doucement sa main sur la sienne.

— Parfois, nos cicatrices deviennent des murs. Mais elles peuvent aussi être des ponts, Jean-Philippe.

Il leva les yeux vers elle et, pour la première fois, sentit qu’elle pouvait voir à travers lui.

— Peut-être, murmura-t-il.

Un silence s’installa, mais ce n’était pas un silence pesant. C’était celui de deux âmes qui s’étaient confiées, qui avaient laissé tomber les masques, ne serait-ce qu’un instant.

La nuit avançait, et pourtant, aucun d’eux ne voulait partir.

Ce soir-là, quelque chose avait changé.

Le passé leur avait montré ses ombres, mais dans les regards qu’ils s’échangeaient, il y avait la promesse d’une lumière à venir.


Destins Entrelacés