Chapitre 1

Write by WumiRa

- Que comptes-tu faire avec tous ces diplômes ?

Allongée sur ce lit qui tant de fois avait été témoin de ses réflexions nocturnes, les yeux rivés au plafond, dans l'obscurité, Amara se remémorait chacune des paroles de sa tante quelques jours plus tôt. Cette dernière avait été claire : son mari et elle n'avaient plus de quoi l'aider à payer ses cours universitaires.

 - Tu devrais déjà t'estimer heureuse d'être arrivée jusque là, avait dit Lydia, sans la moindre once de compassion. Il y'a des filles de ton âge et même plus jeunes que toi, qui sont mères de deux enfants à l'heure où je te parle. Si tu veux continuer à suivre tes soit disant cours, il va falloir te débrouiller toute seule !

Amara fixait le plafond, ses pensées se bousculant dans un tourbillon de frustration. La vie est faite de saisons, dit-on, et elle avait toujours su qu'un tel moment arriverait.

Deux ans, c'est l'âge qu'elle avait lorsqu'un matin sa mère l'avait abandonnée devant le portail des Kossigan, sans rien d'autre qu'un sac d'habits et une lettre écrite à la hâte. Depuis, personne ne l'avait revue et pour ce qui est du père, nul ne connaissait non plus son identité. Enfin, personne sauf peut-être Lydia elle-même ; son mari la soupçonnait de connaître la vérité et plus d'une fois, Amara avait surpris des disputes dont elle était le sujet. Mais à chaque fois, elle n'avait rien appris qui puisse lui permettre d'en savoir plus sur l'identité de ses parents. Elle avait donc grandit, convaincue qu'ils étaient morts.

Tous ceux qui le connaissaient savaient qu'Antoine Kossigan était un homme intègre et bon. C'était à se demander dans quelles circonstances il était tombé amoureux de Lydia, parce qu'ils étaient comme le jour et la nuit. Contrairement à sa femme, il s'était beaucoup impliqué dans l'éducation d'Amara et n'avait jamais mis de différence entre elle et ses enfants. Il lui avait inculquées de bonnes valeurs et était le premier à la soutenir dans son rêve de devenir juriste.

Le seul problème actuel était son hospitalisation depuis plusieurs jours. Bien qu'elle ait déjà réglé une partie des frais d'inscription, Amara devait encore solder le reste dans les plus brefs délais, sans quoi elle ne pourrait pas participer aux examens finaux et valider son année.

*

Ayant roulé pendant des heures sans destination fixe, Russell finit par se garer dans le parking de son hôtel, Le Fiassamé. Il défit la ceinture de sécurité mais au lieu de descendre du véhicule, il s'affaissa sur le volant, en proie à une inquiétude croissante.

Trois semaines plus tôt, une crise d'asthme avait presque failli l'emporter et la veille il avait été contraint de vendre des parts de son entreprise, parce qu'il était au bord de la crise. 55% de son patrimoine appartenait désormais à un inconnu et même alors, la situation ne semblait pas s'arranger. Pourtant, il était sûr d'avoir tout essayé ! La banque ne voulait plus s'en mêler ; il avait perdu en moins de seulement deux mois, plus qu'il n'en avait gagné en une année. 

Loin d'être superstitieux, Russell pensait tout de même qu'une main invisible et malveillante semblait s'être abattue sur sa vie. Il avait beau chercher, il ne voyait aucune solution, aucun plan de sortie. Quelle erreur avait-il bien pu commettre ? se demandait-il.

Las de ruminer des pensées sombres, il sortit de la voiture et entra au sein de l'hôtel. Puis après avoir retiré ses clés à la réception, il monta directement dans la suite qui lui était réservée. Minuit était sur le point de sonner, mais il savait que comme les nuits précédentes, il n'allait point pouvoir fermer l’œil. Dernièrement il avait compris mieux compris cette affirmation : « la qualité du sommeil ne dépend pas de la taille du lit ». Oui, parce que malgré tout le confort dont la cherté du matelas, les beaux draps et tout confort autour de lui, il ne pouvait pas dormir sans avoir au préalable pris une forte dose de somnifères.

Il se déchaussait quand son téléphone sonna, affichant le nom de sa secrétaire, Émilie.

- J'espère vraiment qu'il n'y a pas le feu, pour m'appeler à pareille heure, dit-il après avoir décroché, d'un ton grincheux, dont lui seul détenait le secret.

- Bonsoir monsieur, veuillez me pardonner de vous appeler à une heure aussi tardive, j'ai essayé durant tout l'après-midi mais vous étiez injoignable.

En effet, il avait intentionnellement mis le téléphone sur silencieux afin que personne ne l'importune. Mais il fallait croire qu'un peu de tranquillité c'était trop demander.

- Je t'écoute.

- Merci. Aujourd'hui monsieur Fiadjo vous a rendu visite mais...

- Qui ?

Il y eut quelques secondes d'hésitation et de silence, avant qu'elle ne reprenne en disant :

- Il a dit qu'il souhaite vous voir avant la fin de la semaine et selon ses propos, ce serait dans votre intérêt monsieur, que le rendez-vous ait lieu.

Connaissant parfaitement celui dont il était question, Russell savait que sa secrétaire ne faisait que lui répéter mot pour mot ce qu'il lui avait dit. Décidément, songea-t-il, cet homme n'avait pas changé.

- Qu'as-tu répondu ? voulut-il savoir.

- Il a insisté pour que je vous transmette son message aujourd'hui alors, je lui ai répondu que je le ferais.

- C'est bien.

- Dois-je lui faire parvenir une réponse, monsieur ?

- Te l'ai-je demandé ?

- Non, monsieur.

- Considères donc que tu n'as jamais reçu son message.

- Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi d'insister. Il s'agit probablement d'un sujet important sinon je doute qu'il se serait déplacé lui-même.

Elle avait vu juste, Loïst Fiadjo ne se déplaçait jamais lorsque ce n'était pas important. Encore moins après toutes ces années de silence, mais Russell ne voulait pas le voir. Il ne voulait pas qu'on lui remémore un passé qu'il essayait d'oublier.

- Monsieur ?

- Fais ce que je t'ai dit. Si c'est aussi important que ça en a l'air, il reviendra.

- D'accord, j'ai pris note.

Il allait raccrocher, mais se ravisa.

- Au fait, dis-moi Émilie.

- Oui ?

- Dis-moi... Cela fait des années que tu travailles avec moi. Suis-je une mauvaise personne ? En toute franchise.

Sans doute prise au dépourvu, elle ne trouva rien à lui répondre, mais son silence en dit long à Russell ; il n'ignorait pas à quel point il pouvait être insupportable pour ses collaborateurs. Le fruit ne tombe décidément jamais loin de l'arbre.

- Non, répondit-elle au bout de ce qui semblait une éternité. Vous n'êtes pas une mauvaise personne.

- Ah oui ?

- Je pense que chacun fait du mieux qu'il peut dans cette vie.

- C'est à dire ?

- Vous n'êtes pas quelqu'un de mauvais.

Peu après avoir raccroché, suite à la réponse d'Émilie, il demeura longtemps à réfléchir et se poser toutes sortes de questions. Il pensait par exemple à l'extrême solitude dans laquelle il vivait en ce moment, se demandant ce qui pourrait donner un sens à sa vie. Certainement pas plus d'argent.

Plus jeune, Russell était convaincu que gravir les échelons et devenir influent aurait suffit à le rendre heureux. C'est ainsi qu'il avait été éduqué. Pourtant, rien n'avait changé malgré le fait de cocher à présent toutes les cases qu'on lui avait imposées. Il ressentait toujours à l'intérieur de lui le même vide que lorsqu'il était adolescent.

En fait, il était la preuve même que les apparences peuvent être très trompeuses et qu'il ne faut jamais totalement se fier au sourire d'une personne. Les gens qu'il côtoyait devaient croire que sa vie était un long fleuve tranquille, mais la vérité, lui seul la connaissait.

Il sonnait deux heures du matin, lorsque le sommeil le surprit.



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