Chapitre 2

Write by WumiRa


La mezzanine du Fiassamé offrait une vue dégagée sur Lomé, où les lumières de la ville scintillaient sous le ciel nocturne. L'air était encore chargé de la chaleur du jour, mais une brise venant de la mer apportait un peu de fraîcheur. Au loin, on entendait le bruit des klaxons et le murmure des rues encore animées.

Ici, loin du tumulte, l’ambiance était feutrée. Russell était avachi sur sa chaise, le regard perdu dans le vide. Il jouait machinalement avec le bord de son verre, comme s’il essayait d’attraper une pensée qui lui échappait. En face de lui, Alex, son meilleur ami, était plus détendu, sirotant tranquillement un jus de mangue, et l'observant du coin.

- Bon..., finit par dire Alex, pour briser le silence qui s'était installé depuis un moment. Bien que je ne sois pas interprète de songes, tu peux me raconter la suite ?

- Ouais...

Russell se redressa sur sa chaise.

- Après ce que je t'ai dit, je me suis retrouvé en train de marcher dans une ruelle déserte. Il n'y avait personne d'autre que moi. Puis, soudainement, je me suis comme aperçu que ma chemise était tachée de sang, sur l'un des cotés.

- Mmmm ?

Joignant le geste à la parole, il toucha son côté gauche.

- J'avais une côte en moins.

Alex haussa les sourcils un instant, puis, sans dire un mot, il se remit à siroter le contenu de son verre. C'était pour lui la seule façon de ne pas céder à la tentation de rire.

- Ne me demande pas comment j'ai su qu'il me manquait une côte dans le rêve, parce que je n'en sais vraiment rien.

 - Je vois. Ah qu'est-ce que c'est bon le bus de mangue.

Russell le foudroya du regard.

- Non sérieusement, ce n'est pas la première fois que tu fais un rêve dépourvu de sens, non ? questionna Alex.

- Je me serais dit la même chose, si on enlève le fait que je me suis mise à sa recherche.

- À la recherche de quoi ?

- Ma côte.

- Ah oui...

- Je demandais aux passants que je rencontrais s'ils avaient vu ma côte, mais personne n'en savait quoi que ce soit. Alors je me suis réveillé.

- Fort heureusement hein ?

- Ah, je sais que c'est fou. Mais qu'en penses-tu ?

- Rien. Je parierais plutôt sûr le fait que tu n'as pas respecté ta dose habituelle de somnifères.

Russell fit signe de la main à un serveur qui passait près d'eux, afin qu'il vienne débarrasser leur table.

- Je n'en ai pas eu besoin cette nuit, répondit-il ensuite. Et si tu penses que je délire, au point où j'en suis, tant mieux.

- Je pense qu'il te faut du repos, Russell. Tes affaires ne se porteront pas plus mal si tu pars pour deux semaines.

- Tu penses vraiment que c'est le moment de prendre des congés ?

- L'ami et médecin que je suis a la responsabilité d'être véridique avec toi, OK ? L'inhalateur ne sera pas toujours à portée de main.

Russell ignora cette dernière phrase et fit mine de répondre à des messages sur son téléphone.

- Tu veux mourir avant la quarantaine ou quoi ? demanda Alex.

- Je te remercie de t'inquiéter, mais honnêtement je ne peux aller nulle part tant que la situation demeure la même ici. Et puisqu'il faut bien mourir de quelque chose...

Le serveur parvint à leur niveau et débarrassa la table.

- Il faut bien mourir de quelque chose, cher docteur.

- Tu me rappelles le petit inconscient que tu étais au collège et après qui je devais courir pour l'obliger à faire ce que tout être humain normal ferait dans ce monde pour survivre.

- J'ignorais t'avoir autant marqué, tiens. Tu veux du chocolat chaud pour un peu de réconfort ?

Alex sourit, malgré lui.

- Tu peux crever maintenant. Ma conscience ne me dérangera pas s'il t'arrivait quelque chose !

Russell se revit plusieurs années en arrière, lorsqu'il n'était qu'un garçon en pré adolescence. Alex et lui étaient dans le même internat pour garçons dans lequel son père l'avait envoyé à l'âge de douze ans. C'était exactement deux ans après le décès de sa mère.

Lorsque le souvenir de cette triste perte s'imposa à lui, il la chassa automatiquement, comme d'habitude.

- Le gala annuel qu'organise le Fiassamé est dans quelques jours et je me demande si avec le nombre d'invitations non confirmées que nous avons jusqu'alors, il ne serait pas mieux de le reporter.

- Il y a encore du temps normalement, répondit Alex. Je doute que les concernés soient au courant de la situation actuelle, si tu vois de quoi je parle.

- Je ne sais pas quoi penser. Ce gala, je continue de le faire pour la cause à laquelle il est rattaché. L'événementiel n'est vraiment pas ma tasse de thé.

- Qu'est-ce qui est ta tasse de thé en ce moment ? Les rêves où tu te vois en train de marcher, des organes en moins ?

Russell reprit la position dans laquelle il se trouvait quelques minutes plus tôt.

- Je ne sais franchement pas comment je fais pour supporter ta sale tête, je t'assure.

- Tu sais, j'allais dire pareil.

***

Une semaine plus tard...

Il était presque vingt-et-une heures. Le gala annuel du Fiassamé battait son plein, réunissant des figures influentes du pays. Les conversations, les rires, tout semblait calculé, parfaitement orchestré. Russell, debout près d’une colonne, observait d’un regard distant l’agitation. En bon introverti qu'il était - du moins en partie - il n’aimait pas ce genre d’événements, ni le bruit qui va avec. Cependant, il n'avait pas le choix, sa mère avait fait de cet hôtel un lieu de prestige et de générosité. Il fallait le préserver, même si dans la réalité, c'était plus un fardeau, qu’un héritage.

De son vivant, Viviane Fiadjo organisait tous les ans, un dîner qui rassemblait tout son carnet d'adresses, dans le but de récolter des fonds pour soutenir des œuvres caritatives, notamment différents orphelinats dont elle était la marraine. Et plus d'une vingtaine d'années après son douloureux départ, son fils s'était retrouvé dans le devoir de perpétuer cela, comme elle l'avait mentionné dans son testament. Russell étant son seul et unique enfant, il avait hérité du Fiassamé, et bien sûr de toutes les responsabilités et tracasseries qu'il y avait autour.

Durant tout le temps qu'il avait passé à l'internat, puis à l'université, l'hôtel avait eu à sa tête, une cousine lointaine de sa mère, également mentionnée dans ce testament, comme personne de confiance et gérante désignée du Fiassamé, jusqu'au trentième anniversaire du fils des Fiadjo. Cela faisait donc seulement trois ans qu'il était là, faisant du mieux qu'il pouvait.

Loïst Fiadjo dans tout ce scénario ? Eh bien, il n'avait pas de droit direct sur le patrimoine de sa défunte épouse. Il s'était remarié trois ans après sa mort, c'est-à-dire un an après avoir envoyé Russell à l'internat Sankofa.

Un geste attira son attention : l'un des invités venait de pivoter brusquement, bousculant un serveur qui passait à côté, avec une coupe de champagne sur un plateau. Le verre bascula dangereusement et au même moment, il vit une jeune femme tendre la main et éviter le désastre. Elle redressa le verre sans renverser une goutte et le rendit au serveur avec un sourire bref avant de se tourner vers un groupe d'invités.

À la tenue de la jeune femme, Russell comprit qu'elle faisait partie de l'une des hôtesses dont le Fiassamé avait sollicité les services, pour la soirée ; c'était le département de l'événementiel qui s'occupait de cela. Il la suivait du regard, lorsqu'il vit un couple âgé qui l'avait sans doute repéré, se diriger vers lui. S'étant paré du sourire qu'il réservait à pareilles circonstances, il entreprit également d'aller à leur rencontre.

***

Dans l’ascenseur, qui la menait au cinquième étage, où l'agence dans laquelle elle travaillait partiellement avait un debrief, Amara repensait à la soirée à laquelle elle venait d'assister. Ce monde était si différent du sien ! Si différent, qu'un seul verre de vin, coûtait sûrement plus que ce qu'elle gagnait en un mois. Bon... Il ne fallait pas abuser non plus, mais elle était convaincu que ces personnes qu'elle était venue servir, et elle, n'avaient pas les mêmes soucis.

Perdue dans ses réflexions, elle n'avait pas vraiment fait attention à la personne qui était entré dans l'ascenseur après elle. Elle lui jeta alors un regard discret. C'était un homme, grand, vêtu d’un costume sombre. Il tenait entre ses doigts un briquet et un paquet de cigarettes.

Elle hésita un instant, puis, avec un sourire courtois, elle déclara d’un ton neutre :

- Je me permets de vous rappeler que l’hôtel est un espace non-fumeur, monsieur.

L’homme releva lentement les yeux vers elle, détaillant son visage avec une expression indéchiffrable. Son regard était calme. Il fit tourner le briquet entre ses doigts avant de répondre :

- Je n'y ai pas fumé. Pas encore.

Un silence. Il observa sa réaction, comme s’il testait sa patience. Puis, après une courte pause, il ajouta :

- Et si c’était mon hôtel ?

Amara haussa un sourcil, nullement impressionnée.

- Bien que j'en doute, si c'était le cas vous devriez être le premier à respecter le règlement.

Un coin des lèvres de l’homme se souleva légèrement, presque imperceptiblement. L’ascenseur s’arrêta au quatrième étage dans un léger tintement. Les portes s’ouvrirent.

Russell rangea le briquet et le paquet dans la poche intérieure de sa veste, puis sortit sans un mot.

Amara le suivit du regard un instant, avant de reprendre son chemin. Il aurait peut-être été préférable de ne pas lui avoir fait cette remarque, songe a-t-elle.

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